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La Seconde, Colette (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 23.11.23 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Le Livre de Poche

Ecrivain(s): Colette Edition: Le Livre de Poche

La Seconde, Colette (par Marie-Pierre Fiorentino)

Chez Colette (2)

« “Où est Jane ?”, demandait à toute heure Fanny, dominée par l’habitude de rencontrer, où qu’elle portât son regard, une jeune femme aimable et active ».

« Farou, rentrant chez lui, ne saluait pas plus Jane qu’un meuble. Mais il butait sur son absence ».

« “Où est Jane ?”, demandait, bouche cousue, yeux anxieux, le petit Farou, arrêté comme par une corde tendue devant le siège vide de Jane ».

Jane est devenue indispensable à tous depuis que Farou, le mari de Fanny, auteur de théâtre à la notoriété grandissante, l’a embauchée dans l’urgence quatre ans auparavant. Disposer de revenus personnels la dispense pourtant, la trentaine venue et après quelques aventures amoureuses, de demander des émoluments à la famille Farou, chez laquelle manne d’une pièce à succès et vaches maigres s’enchaînent au fil des saisons. Bref, Jane est libre.

Pourquoi alors vit-elle en Seconde ? Quant à Fanny, ne joue-t-elle pas avec le feu ?

Cet été, Farou a exilé à la campagne les femmes et son fils. La villégiature dans cette maison isolée serait ennuyeuse sans les initiatives de Jane pour l’animer. Mais voilà que Farou, espéré mais inattendu, débarque. Ici comme à Paris, il règne en pacha : « Ah ! Tout’s ces femmes ! Tout’s ces femmes ! J’en ai des femmes dans ma maison ! ». Et la maison de se plier au rythme de sa créativité qui teste, en les beuglant, les répliques de sa prochaine œuvre à terminer d’urgence avant que les répétitions, l’automne puis la première ne ramènent toute la famille dans son appartement parisien.

Farou… Chez Colette, certains personnages sont des centres que la romancière, comme pour souligner cette place, ne désigne que d’un nom – ou d’un prénom ; n’est-elle pas « Colette » ? – Farou, donc, physique imposant, nature vorace, occupe, même en son absence, tout l’espace du roman au fil duquel il se révèle de moins en moins sympathique.

« Des querelles de femmes ? Des histoires avec les domestiques ? » gronde-t-il « avec intolérance », souligne la romancière, lorsqu’il tombe en pleine querelle entre ses deux compagnes. Toute la morgue méprisante du mâle rentré au terrier, mais contrarié de n’y être pas reçu en roi, tient dans ces deux questions accusatrices. Ce déploiement d’autorité se calme lorsqu’il obtient l’assurance que la presse, le public ne sauront rien de ce lavage de linge sale en famille. Il peut alors s’éclipser, soulagé pour sa carrière et sa réputation. Car pour un homme en vue, une réputation de séducteur d’actrices prétendantes, en mal de cachet et des feux de la rampe, est une bonne réputation.

La Seconde est donc l’histoire de femmes dont le besoin d’un nid où règnent prévenances et rituels « fait passer sur bien des choses » comme Colette le faisait dire à sa célèbre Claudine à un autre propos. Ces choses ici sont les conventions et l’amour propre. Du détachement, de la paresse accompagnent la recherche d’une sécurité enveloppante, douce comme le châle dont Jane n’oublie jamais d’emmitoufler Fanny. Glisseront sur cette protection de fortune rumeurs de coulisses et ragots semi-mondains, inévitables lorsqu’un peu de gloire et d’argent sont à espérer.

Car bien que tout les oppose, jusqu’à la lucidité blasée de Jane sur les hommes contre l’attachement indéfectible de Fanny à Farou, ces deux femmes n’ont-elles pas pour seule chance de bonheur, si celui-ci se tisse dans le partage quotidien et douillet de l’existence, de s’entendre ? « On est si seule avec Farou ».

Jean, « le petit Farou », seize ans, a ainsi bien raison, sans oser la nommer lui-même, de souligner la solidarité unissant Fanny et Jane contre les excès de mauvaise foi de son père. Né d’une actrice rencontrée avant Fanny, il chérit celle-ci mais traverse orageusement l’adolescence (pléonasme ?) dont Colette, au fil de son œuvre, s’est faite psychologue, sans angélisme ni jugement moral.

Personnage aussi discret qu’attachant, Jean a la parole rare mais révélatrice. Du poste d’observation qu’est sa souffrance, il comprend, sans les excuser, certains manquements de son père comme l’effet de la timidité. Aussi odieux soit-il, un homme a des failles secrètes qu’il chercherait moins à dissimuler sous une force prétendue virile s’il n’avait eu à se débattre contre elles, très jeune, dans le silence des adultes rendus sourds par l’éducation patriarcale.

Évidemment, Jean est amoureux de Jane. Or, si le foyer peut bien réunir deux femmes, il est trop étroit pour deux hommes. Ainsi le petit Farou est-il sur le départ. Fanny se désole de cette nouvelle solitude tout en déplorant l’avenir de cet adorable enfant que dénaturera le grand Farou qu’il deviendra.

Face à ces démissions masculines, le titre, « La Seconde », suggérant qu’il n’y aura pas de troisième, laisse donc présager que le trio des adultes est fait pour durer aussi longtemps qu’un mariage.

 

Marie-Pierre Fiorentino



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A propos de l'écrivain

Colette

 

Colette, nom de plume de Sidonie-Gabrielle Colette, née le 28 janvier 1873 à Saint-Sauveur-en-Puisaye (Yonne) et morte le 3 août 1954 à Paris, est une romancière française. Après Judith Gautier en 1910, Colette est la deuxième femme élue membre de l’Académie Goncourt en 1945. Elle en est également la première femme présidente entre 1949 et 1954. Adolescente, Colette rencontre Henry-Gauthier Villars, surnommé Willy, avec qui elle se marie. Il introduit Colette dans les cercles littéraires et musicaux de la capitale où la jeune femme fait sensation. Vite saisi par les dons d’écriture de sa jeune épouse, Willy l’utilise elle aussi comme nègre littéraire (le premier manuscrit de Colette date de 1893) puis dès 1895 l’engage à écrire ses souvenirs d’école, qu’il signe de son seul nom. On compte parmi ces écrits la série des Claudine : Claudine à l’école, bientôt suivi de La Maison de Claudine, Claudine à Paris, Claudine en ménage, Claudine s’en va, publiés sous le nom du seul Willy. En 1905 elle publie le premier livre sous son nom de Colette Willy, Dialogues de bêtes. Encouragée par le comédien et mime Georges Wague (1874-1965), elle commence alors une carrière au music-hall (1906-1912), où elle présente des pantomimes orientales. Par la suite elle se produit au théâtre Marigny, au Moulin Rouge, au Bataclan, ou en province (ces spectacles transparaîtront dans La Vagabonde ou L’envers du music-hall). Après son divorce, Colette a une brève liaison avec Auguste-Olympe Hériot, rencontré à la fin de 1909. Puis elle fait la connaissance de Henry de Jouvenel, politicien et journaliste, qu’elle épouse en 1912 et qui l’engage à donner quelques billets et reportages au Journal Le Matin dont il est le rédacteur en chef. De lui, à Castel Novel de Varetz (Corrèze), elle aura sa seule enfant, Colette Renée de Jouvenel, dite « Bel-Gazou ». En 1945 Colette est élue à l’unanimité à l’Académie Goncourt dont elle devient présidente en 1949. Ayant vitre compris que la célébrité passe par la maîtrise de son image, elle devient l’écrivain la plus photographiée du 20e siècle. Les Œuvres complètes de Colette sont publiées en quinze volumes par la maison d’édition Le Fleuron, créée par Maurice Goudeket. Elle meurt le 3 août 1954. En dépit de sa réputation sulfureuse et du refus par l’Eglise catholique d’un enterrement religieux, Colette est la première femme à laquelle la République ait accordé des obsèques nationales. Elle est enterrée au cimetière du Père-Lachaise à Paris. Sa fille repose à ses côtés.

 

A propos du rédacteur

Marie-Pierre Fiorentino

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr