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La Pratique, l’Horizon et la Chaïne, Sofia Samatar (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 15.09.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman

La Pratique, l’Horizon et la Chaïne, Sofia Samatar, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Dechesne, Éditions Argyll, avril 2026, 128 pages, 11,90 €

La Pratique, l’Horizon et la Chaïne, Sofia Samatar (par Didier Smal)

 

Sofia Samatar fait partie des plumes qui ont su offrir à l’imaginaire, ces dernières années, un souffle nouveau, un regard nouveau, et on a célébré ici même son sublime roman de fantasy poétique, Un Étranger en Olondre. Pour la présente novella, foin de voyage sur la bonne vieille Terre, que les contrées soient imaginaires ou non : le lecteur est embarqué dans un Vaisseau, qui lui-même appartient à la Flotte, en voyage éternel afin de trouver les rochers dont les mines alimentent en énergie les Vaisseaux. Et la Terre ? Loin derrière, à peine un souvenir, puisqu’on raconte « que, des siècles plus tôt, sur la Vieille Terre, il y avait eu une mer, et qu’elle était montée jusqu’à recouvrir les continents ».

Parmi cette Flotte anonyme (aucun autre nom que ce qu’elle est, et c’est intéressant, cette neutralité), sur un Vaisseau tout aussi anonyme, dans sa Cale, se trouve un garçon, lui aussi sans nom, qui, enchaîné parmi d’autres depuis sa naissance, dessine sur les parois de sa cellule et écoute les discours du « prophète ». La première caractéristique lui vaut d’être remarquée par « la femme » , elle aussi n’a pas de nom, alors que ses amis et collègues en ont un, une « professeure » qui enseigne les « Savoirs Premiers » (par opposition aux « Savoirs Récents ») ; grâce à elle, le garçon est remonté à la surface, dans ce Vaisseau où sont reproduites les conditions d’existence de la Terre, avec, des jardins, des oiseaux et des vaches – mais la nécessité de boire un peau d’eau de la cale parce que le souvenir est trop important.

Quel souvenir ? Celui d’avoir été enchaîné sa vie durant, comme d’autres, tant d’autres, au point de ne pas savoir marcher lorsque l’anneau est retiré de la cheville. C’est une existence morne, sans horizon, cette notion étrange évoquée par le prophète (« le regarder, c’était ne regarder ni vers le haut ni vers le bas »), littéralement de la naissance à la mort, puis au « train de compost ». C’est tout ce qu’aurait vécu et vu le garçon si la femme ne l’avait pas repéré ; c’est de cette Cale que provient le père de la femme, et lorsque celle-ci, par exception, y descend, elle ne parvient pas à croire ce qu’elle voit, c’est une ouverture de la conscience, qui permet, orouboros narratif, de passer de la chaîne à la chaîne avec un gigantesque changement qualitatif et humain.

Ce que raconte Samatar en une brève et saisissante fable, c’est l’horreur de l’exploitation de l’être humain réduit à l’état d’outil pour la convenance d’autrui, le tout inféodé à la nécessité du profit calculé de la façon la plus simple qui soit : si ça ne rapporte plus assez, si le coût du maintien est plus élevé que le bénéfice, on élimine. Peu importe le Vaisseau sur lequel on est, c’est le même fonctionnement abject, et, ainsi que le montre l’exemple de la femme, cette « personne parfois autoritaire avec laquelle il est difficile de travailler », la libération ne peut venir qu’en deux étapes : l’ouverture des yeux, qui n’est en fait que reconnaissance ce la réalité vue, suivie de l’effort mental pour littéralement se libérer des chaînes imposées par la société – car elle aussi est enchaînée, même si en bleu, même si grâce à un téléphone.

D’un style bien plus sec, sujet oblige, que pour Un Étranger en Olondre, Samatar se sert de l’imaginaire, ici celui de la science-fiction, pour ne rien dire et tout démontrer, pour obliger l’esprit à prendre connaissance de cette vérité, parmi d’autres, de Pratique : « Chaque forme est une nouvelle façon d’être. […] Des roues à l’intérieur d’autres roues. » La Pratique, l’Horizon et la Chaïne est une fable, disions-nous, mais sans morale : au lecteur de se la faire, comme le lecteur a tâché de comprendre ce qu’est la Pratique, tout comme il a essayé de saisir ce que sont exactement ces « Savoirs Premiers » à partir du peu que dit la femme sur son enseignement : « J’enseigne les compétences dont nous avons besoin pour humaniser l’espace. »

Que va-t-on faire de tout ça ? Laisser le texte germer, peut-être offrira-t-il des fleurs différentes de celles auxquelles songeait Samatar au moment de la rédaction, puisqu’elle a eu l’intelligence de laisser le texte ouvert, accessible à tout âge grâce entre autres au système de l’anonymat, qui semble signifier ceci : nul besoin d’un nom pour exister, il suffite juste de connaître la Pratique, l’Horizon et la Chaïne. Dans cet ordre-là.


Didier Smal


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A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.