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La Migration annuelle des nuages, Premee Mohamed (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 07.09.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, Science-fiction

La Migration annuelle des nuages, Premee Mohamed, trad. de l’anglais par Marie Surgers, L’Atalante/La Dentelle du Cygne, janvier 2025, 176 pages, 12,50 €

La Migration annuelle des nuages, Premee Mohamed (par Didier Smal)

 

Petite remarque préliminaire : si j’observe mes lectures récentes en science-fiction, je m’aperçois d’un double phénomène concernant les publications elles aussi récentes, le second s’agrégeant au premier : primo, les autrices l’emportent en nombre sur les auteurs ; secundo, les noms de ces autrices sont de plus en plus régulièrement autres qu’anglo-saxons ou français. C’est peut-être un hasard, ou une suite de choix inconscient de ma part, mais si tel n’est pas le cas, cela indiquerait un changement de paradigme dans la science-fiction : des récits probablement moins dominés par la testostérone et d’un esprit moins nécessairement occidentalo-centré. C’est une évolution intéressante, qui pourrait répondre à une demande inconsciente de renouvellement du genre.

Toujours est-il que voici La Migration annuelle des nuages, premier tome d’une trilogie centrée autour du personnage de Reid, une jeune femme malade du cad, un « symbiote transmissible » qui peut se manifester sur le tard, à l’âge adulte, alors qu’on l’a hérité de ses parents. Cette maladie, qui ressemble très fort à un champignon, transforme le corps en une sorte d’œuvre d’art monstrueuse, avec des motifs qui pourraient être l’idée que se ferait un tatoueur aveugle d’une combinaison entre des fougères et des céphalopodes (une description parmi d’autres : « cette saloperie d’infection au Cadastrulamyces qui le parcourt comme le delta d’un fleuve vu de l’espace, grosses cordes tortueuses qui palpitent, se tressent, se tordent sous la peau et boum-boum-boument sur toutes les côtes, toutes les vertèbres. »). Surtout, Reid en vient à soupçonner que le cad est un organisme vivant disposant d’une forme de conscience l’incitant à protéger son hôte et donc l’empêcher de se faire du mal, voire le protéger.

De toute façon, à Edmonton, anciennement capitale de l’Alberta, au Sud-Ouest du Canada, une bonne partie de la population survivante est atteinte du cad. Survivante à quoi ? Premee Mohamed ne le dit pas précisément : on sait juste que la faune et la flore ont été gravement atteintes voire modifiées (des « cochons » sauvages plus gros que des sangliers en particulier), que la sécheresse s’est durablement installée, que la civilisation telle que nous la connaissons n’existe plus que sous forme de regrets et de souvenirs (« Tant qu’on a un toit, rien n’est un désastre, dit ma mère. ») – mais sans ambiance violente ou anxiogène façon Mad Max – , et c’est tout. Non pas que l’autrice jouerait à un jeu de devinettes avec le lecteur, mais plutôt que ça ne l’intéresse pas, le pourquoi de cette ambiance post-apocalyptique ; ce qui l’intéresse, c’est la nature des liens humains en situation de crise et de pénurie (le plastique est récupéré pour être… tissé et transformé en vêtements), et avec une maladie aussi pénible qu’omniprésente. Ça tombe bien, nous aussi.

Mais on se lasserait vite de la narration du quotidien à Edmonton, où l’essentiel de l’activité humaine semble s’être réfugié sur le campus universitaire, avec sa justice aussi expéditive que barbare, si ne se produisait un événement venant perturber cette routine ; il prend la forme d’une lettre reçue par Reid, s’ouvrant sur ces mots : « Chère madame Reid Graham, nous avons reçu votre candidature à l’université de Howse, et nous avons le grand plaisir de vous faire part de votre admission. » , des mots écrits sur un papier non végétal aux propriétés aussi étonnantes que révélatrices d’un savoir avancé détenu par cette université. Une autrice moins habile que Mohamed passerait quasi directement de la réception de cette lettre au départ et au périple vers l’inconnu (Howse, au Canada, c’est un pic sur la frontière de l’Alberta et de la Colombie Britannique) ; elle n’en fait rien et prend au contraire le temps, bien que ce bref roman ait une temporalité de moins d’une semaine, pour bien installer dans l’esprit de Reid et de son entourage, dont son ami Henryk et sa Maman (la majuscule est de l’autrice), l’idée qu’un départ, en solitaire, est imminent et qu’il est fort probable qu’aucun retour ne soit à envisager.

Mohamed génère de la sorte une tension narrative entre la continuité du quotidien malgré ce qu’il présente parfois d’exceptionnel (une chasse au « cochon », tragique) et la conscience d’une rupture, entre un aujourd’hui stupéfié (« Nous vivons parmi les chaînons épars qui subsistent encore. / Certains essaient de les réunir, bien sûr. On ne peut pas s’en empêcher. Mais, pour la reformer entièrement, les pouvoirs de l’ancien monde sont nécessaires. ») et un demain teinté d’inconnu, puisque Reid est la première appelée à Howse parmi les résidents d’Edmonton. Et on en vient même, en cours de lecture, à douter de son choix final, car, et peut-être est-ce cela que Mohamed veut aussi montrer, toute décision perd de son évidence dans un monde où la survie est de mise, où la stabilité de chaque journée dépend de tant de facteurs que le départ d’une fille pourrait mener à l’impossibilité pour une mère de subvenir à ses besoins si le cad ronge ses doigts au point de l’empêcher de filer. Tous ces petits riens qui pèsent leur poids, un peu « comme les nuages. Ils n’ont l’air de rien. On dirait même qu’ils ne pèsent rien, alors qu’ils font des millions et des millions de tonnes. »

Sans trop en faire sur l’émotionnel (et pourtant, par exemple, l’attitude de Henryk durant la chasse, n’importe quel auteur aurait pu en faire des torrents de larmes), peut-être parce que dans une société réduite à ne plus espérer qu’être moins pire que le jour d’avant, les grandes émotions n’ont plus leur place, Premee Mohamed parvient à faire en sorte que le lecteur fasse plus que s’intéresser à la vie de Reid, à ses pensées, à son choix à venir : il s’attache à elle. Et sait déjà qu’il va lire la suite, Ce qui se dit par la montagne (encore un beau titre…) et, pas encore traduit, The First Thousand Trees, juste pour voir jusqu’où peut mener la volonté d’une jeune femme dans un monde blessé et peut-être bien lui aussi infecté par son propre cad.


Didier Smal


Premee Mohamed (1981) est une scientifique et autrice indo-caribéenne vivant au Canada. Son œuvre, dédiée à la fiction spéculative, a été primée à de multiples reprises depuis 2021.


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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.