La Loterie et autres contes noirs, Shirley Jackson (par Didier Smal)
La Loterie et autres contes noirs, Shirley Jackson, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fabienne Duvigneau, Rivages/Noir, mars 2019, 256 pages, 18 €
Parfois il est bon, peut-être en hommage à feu Maurice Dantec, cet homme qui sut déchirer le réel d’une plume majestueusement folle, de plonger loin, au plus profond, aux racines du mal. Étouffer quasi peut-être, craindre les paliers de décompression, mais y survivre afin de lire un texte fondateur. Ce choix correspond à celui de lire La Loterie de Shirley Jackson, cette nouvelle qui, publiée par le New Yorker le 26 juin 1948, valut à ce vénérable magazine non seulement un courrier des lecteurs assassin mais en sus une vague de désabonnements. C’est dire le choc que représenta cette brève nouvelle (environ trois mille trois cents mots, longueur Hemingway aurait-on envie de dire) qui débute pourtant sur des mots d’une banalité transcendante : « Le matin du 27 juin était clair et radieux, annonçant la chaleur d’une journée de plein été ; les fleurs s’épanouissaient à profusion et l’herbe était d’un vert luxuriant. »
La suite, c’est un glissement subtil mais constant vers l’inquiétude, vers l’horreur banale, aurait-on envie d’écrire, glissement qui aujourd’hui, quasi quatre-vingts ans plus tard, n’étonne plus, après des décennies de Stephen King (qui tient Shirley Jackson pour un maître indépassable) ou de films tels que The Wicker Man, semble banal, mais qui a effrayé voire scandalisé en 1948. Car La Loterie, comme tout grand récit procédant de l’horreur (de horrendus, qui fait se hérisser les poils), tend à la société un singulier miroir, répugnant, avilissant – on est très loin du « Miroir, miroir, dis-moi qui est la plus belle », ou alors, la réponse ne répond singulièrement pas aux attentes de qui formule la question, belle-mère vieillissante ou société ne valant guère mieux, et n’a rien à voir avec une quelconque Blanche Neige par-delà les monts. La Loterie, c’est Shirley Jackson qui dit à l’Amérique bien-pensante de 1948, celle qui vient de répandre le Bien sur la planète, ou presque (et tant pis pour Hiroshima et Nagasaki, ou pour la ségrégation raciale), qu’elle a un fond dégueulasse, disposé à accepter le pire pour autant qu’il soit banalisé, ritualisé, accepté par la majorité (tout en étant admis que chacun prie pour n’être jamais exclu de cette majorité, fût-ce par le hasard). Et ça, ça a dû faire mal, très mal – et aujourd’hui encore, même si La Loterie est devenue un classique, un objet d’études universitaires, au fond, sa violence frontale, qui devrait littéralement nous estomaquer, n’a pas changé d’un iota – serions-nous juste plus habitués à l’horreur quotidienne de nos pratiques sociales pourtant inacceptables ?
Car la question lancinante posée à Jackson par ses correspondants au fil des années, alors que La Loterie a été acceptée au point d’être devenue un ballet, reste inchangée : que signifie cette nouvelle, quel sens lui allouer ? Rien de plus que ceci : sous une apparence civilisée, nous sommes capables du pire pourvu qu’il soit dissimulé sous un voile de ritualisation supposément civilisée, donc, socialement recevable. (Et le lecteur de la présente chronique aura remarqué qu’on parvient avec élégance et, autant l’avouer, un rien de fourberie, à éviter de dire en quoi la fin de La Loterie est horrible. Il suffit de pianoter sur Internet pour en prendre connaissance ; il est plus intelligent de lire la nouvelle.) Faut-il aller chercher plus loin ? Des universitaires l’ont fait, sur-interprétant de cette brève nouvelle le moindre mot, le moindre patronyme, le moindre toponyme. Et on songe alors à Bob Dylan lui-même disant, fin des années quatre-vingt-dix, l’anecdote est connue, que Blowin’ In The Wind, ce sont juste les élucubrations d’un jeune homme. Dès lors, prenons l’histoire racontée par une jeune femme (elle a trente-deux ans en 1948 et débute sa carrière littéraire) au talent remarquable telle qu’elle est, en nous disant que si l’on gratte, au fond, c’est surtout notre peau qu’on risque d’érafler et de creuser – et ce qui serait alors à voir est peu ragoûtant.
Et qu’en est-il des douze autres nouvelles proposées dans le présent recueil ? Autant être honnête : aucune n’a la fulgurance fuligineuse de La Loterie, mais la plupart se distinguent par leur capacité à générer de l’inquiétude, de l’inconfort en tout cas, car sans qu’il s’agisse de phénomènes fantastiques, le lecteur est confronté à des histoires où le banal est brutalement fissuré, voire plus. C’est la petite fille invasive de L’Apprenti Sorcier ou l’absence de reconnaissance par ses parents de Louisa dans Louisa, je t’en prie, reviens à la maison, ou encore l’écriture de la destinée impossible à corriger de Elle a seulement dit oui. Pas de grands effets de manches, pas d’horreur sortant du placard, non, rien qu’un heurt anodin, comment si le réel connaissait un moment d’égarement, ainsi que se le dit Margaret à la fin de la nouvelle Quelle idée en frappant son mari à l’aide d’un cendrier. C’est en cela que les nouvelles de Shirley Jackson sont effrayantes : car soit l’horreur, qui vient du fond l’être humain et non d’un phénomène surnaturel, est une présence admise, soit elle est à peine un subtil et léger dérapage dans le réel. Rien de grave, en somme. Et c’est bien ça qui est grave.
Didier Smal
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