Identification

La Grande Galerie des monstres, Aude Le Pichon (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 07.01.20 dans La Une Livres, Seuil Jeunesse, Critiques, Les Livres, Jeunesse

La Grande Galerie des monstres, Aude Le Pichon, octobre 2019, 88 pages, 18 €

Edition: Seuil Jeunesse

La Grande Galerie des monstres, Aude Le Pichon (par Yasmina Mahdi)

 

La chimère et l’enfant

Ce très bel album jeunesse de grand format, doté d’un titre intrigant, La Grande Galerie des monstres, et d’une couverture picturale, annonce une sorte de musée imaginaire de l’épouvante et du surnaturel. Trente-sept espèces de prodiges monstrueux sont répertoriées. L’enfant trouvera ainsi plusieurs catégories de créatures extraordinaires, réparties selon les continents, les croyances et les époques – de l’antiquité au monde contemporain –, issues de cultures diverses. Comme l’indiquent le sommaire et la typologie de fantaisie, ces monstres sont soit multiples, hybrides ou uniques. L’ouvrage s’ouvre sur la chimère, qui est sans doute l’archétype de l’animal fabuleux, ici une bête tricéphale, à la fois lion, chèvre et serpent, sculptée à Arezzo, 380-360 av. J.-C.

La visite de la grande galerie commence donc par cette rencontre et se termine par la représentation contemporaine d’une fresque murale urbaine. La chimère, qui est aussi une hallucination et une vanité, se trouve au cœur de l’admirable recueil de Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Chacun sa chimère, qui débute ainsi :

« Sous un grand ciel gris, dans une grande plaine poudreuse, sans chemins, sans gazon, sans un chardon, sans une ortie, je rencontrai plusieurs hommes qui marchaient courbés. Chacun d’eux portait sur son dos une énorme chimère, aussi lourde qu’un sac de farine ou de charbon, ou le fourniment d’un fantassin romain. (…) ». Les fiches explicatives permettent au jeune public de parfaire et de lier les connaissances littéraires avec des œuvres plastiques, aborder les mythologies et les grandes épopées à travers l’histoire de l’art.

Les grands mythes fondateurs de l’Occident, via les Grecs – les dieux anciens, les théogonies polythéistes et panthéistes des divinités naturalisées qui contiennent la totalité du monde et de la Nature –, côtoient les figures de l’incarnation du mal judéo-chrétien. L’on trouve également les démons et les entités menaçantes du monde asiatique bouddhiste et shintoïste. Les déesses, les dieux sont nommés, répertoriés pour inciter les enfants à découvrir la riche symbolique d’autres cultures, afin de se les approprier. Le beau affronte le laid, les puissances des ténèbres, des enfers, des cieux, des eaux et des cavernes. L’art est au service de la difformité et de l’étrange, comme l’écrit Baudelaire, l’association de « l’effrayant avec le bouffon ». Le choix chromatique des fiches explicatives est en rapport direct avec les dominantes colorées des iconographies choisies, souvent à partir de détails, ce qui crée une harmonie visuelle subtile.

L’imaginaire de l’enfant pénètrera cet espace riche et assez terrifiant, mais relayé par des illustrations savantes. Les lieux de conservation des œuvres lui serviront de guide lors de visites dans les musées. Néanmoins, nous regrettons l’absence de bêtes fabuleuses et de démons du monde arabo-musulman. À ce sujet, quelques deux-cents chefs-d’œuvre, rassemblés sous le titre L’étrange et le merveilleux en terres d’Islam, furent exposés au musée du Louvre en 2001. Et peut-être aussi les références allégoriques du continent africain, comme celles du mythe de Ditaloane du Lesotho, héros tueur de la bête redoutable Kammapa, de la mère des eaux Mamiwata (la sirène), des masques ou du culte vaudou. De plus, la magie et la monstruosité, la déviance, le décalé, occupent un pan conséquent de la production contemporaine, par le biais de peintures, d’installations et de photographies.

Dès sept ans.

 

Yasmina Mahdi

 

Aude Le Pichon, née en 1966, est éditrice et iconographe de livres d’art au Seuil Jeunesse en 2015, 2016, 2017.

  • Vu : 338

Réseaux Sociaux

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

Lire tous les articles de Yasmina Mahdi

 

rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.