La disparente (En fun & Raille), Elisabeth Morcellet (par Murielle Compère-Demarcy)
La disparente (En fun & Raille), Elisabeth Morcellet Éditions du Cygne, coll. Voix au poème - 15€
En exergue de La disparente, Élisabeth Morcellet place ces mots de Sartre, extraits de L’existentialisme est un humanisme : « L’homme n’est rien d’autre que son projet, / il n’existe que dans la mesure où il se réalise, / il n’est donc rien d’autre que l’ensemble de / ses actes, rien d’autre que sa vie. » Une citation qui pourrait sembler, de prime abord, étrangère au livre : que vient faire ici l’existentialisme sartrien, avec son insistance sur le projet, l’acte et la responsabilité de l’existence ? Mais peut-être faut-il justement prendre cet exergue au sérieux. Car que reste-t-il d’une vie lorsque celle-ci s’est achevée ? Que reste-t-il d’une mère lorsque ses actes, ses gestes, sa voix, sa présence ne peuvent plus se poursuivre qu’à travers la mémoire de celle qui lui survit ?
C’est précisément dans cette zone que se tient La disparente : là où la poésie n’exprime pas seulement le deuil, mais fait subir à la langue l’épreuve de la disparition.
Le livre d’Élisabeth Morcellet, paru aux Éditions du Cygne dans la collection Voix au poème, se présente comme un travail autour de « l’affrontement mère fille », de la mort, du deuil et de l’amour perdu, mais aussi comme une recherche formelle : prose, récit poétique, poème sonore, blancs de la page, langage brisé, humour et dérision. L’éditeur le dit lui-même dans une langue qui semble déjà contaminée par celle du livre : « La mort ça fouette ! » Puis viennent Mallarmé, Beckett, Verlaine, les « je, tu, elle », les osselets lancés dans la douleur, les « chutes », le « drôle de langage brisé, décapant ».
Mais peut-être faut-il précisément quitter, maintenant, les mots de l’éditeur pour entrer dans ceux d’Élisabeth Morcellet. Car La disparente n’est pas seulement un livre sur une morte, mais bien plutôt un livre où la mort travaille la langue de l’intérieur, la déplace, la troue, la fait trébucher — et parfois la fait rire où l’on attendrait qu’elle se taise.
Le titre lui-même donne le mouvement : « la disparente » n’est pas exactement la disparue. Quelque chose résiste à la disparition dans ce mot qui semble avoir été mal prononcé, déplacé, déboîté de son sens attendu. Une parente disparaît, mais la langue refuse de la laisser devenir seulement « disparue ». Elle invente son propre mot pour maintenir, dans la matière même du signifiant, quelque chose du lien. Et c’est peut-être là que se joue la singularité du livre : dans cette lutte entre ce qui s’efface et ce qui insiste. La mère est morte. Mais la relation mère-fille, elle, ne meurt pas avec elle. Elle change de régime. Elle devient adresse sans destinataire, dialogue sans réponse, présence fantomatique, parfois colère, parfois tendresse, parfois absurdité. Le « je », le « tu », le « elle » ne cessent de se déplacer, comme si aucun pronom ne pouvait désormais contenir l’absence. La disparition devient dès lors une affaire de grammaire.
Qui parle quand celle à qui l’on parlait n’est plus là ?
À qui parle-t-on ?
Et surtout : que devient le « je » lorsqu’il n’a plus devant lui le « tu » qui le constituait ?
Elisabeth Morcellet ne cherche pas à résoudre cette béance. Elle l’habite. Mieux : elle la travaille jusqu’à faire du manque une forme. Le blanc de la page n’est donc jamais simplement un silence. Il est une présence en creux. Un espace où quelque chose — quelqu’un — pourrait encore surgir. La page devient chambre d’écho, lieu d’apparition et de disparition simultanées. Le poème sonore rencontre ainsi le poème visuel : ce qui ne peut plus être dit se déplace dans le rythme, la coupure, l’espace, le heurt des mots.
La disparente se joue aussi "En fun & Raille", annonce la première de couverture. Il faudrait presque prendre ce sous-titre au sérieux dans son apparente désinvolture. Car tout est là, dans ce télescopage : le fun qui fait signe vers le plaisir, le jeu, le léger, mais qui porte en lui le funèbre ; et la raille, qui fait entendre la raillerie, la moquerie, cette façon de ne pas laisser la mort imposer seule son régime de gravité. "En fun & Raille" le funèbre est ici mis en joue par le rire. Mais pas un rire qui viendrait anesthésier la douleur. Plutôt un rire de survie, un rire qui grince, déplace, désacralise ce qui menace de tout pétrifier. Railler la mort, ici, n’est pas nier sa puissance, mais refuser de lui abandonner toute la langue. Le titre lui-même semble d’ailleurs dérailler. Il prend une expression attendue et la pousse vers une formule hybride, presque incongrue : fun & raille. L’anglais contemporain rencontre le vieux verbe français ; le ludique rencontre le funéraire ; une langue presque publicitaire rencontre la langue poétique. Ça ne tient pas tout à fait ensemble — et c’est précisément ce qui fait sa force. Car la langue de La disparente ne tient plus tout à fait ensemble, elle non plus. Elle se fracture, se reprend, ricoche, bifurque. Elle avance comme sur des rails dont elle ne cesse de déplacer l’écartement. On pourrait même entendre, dans « raille », le rail : la voie, la ligne, le chemin imposé — et la possibilité permanente du déraillement. Le deuil fait dérailler la langue parce qu’il fait dérailler le monde. Il faut alors inventer une autre voie, une langue qui puisse avancer dans l’inacceptable sans se laisser enfermer dans le pathos. "En fun & Raille" devient ainsi plus qu’un sous-titre : une véritable déclaration poétique. Écrire la mort, oui, mais en la faisant trébucher. Dire la perte, mais sans lui céder tout le territoire. Faire entrer le rire dans le funèbre comme on introduit une lame dans une matière trop compacte.
La disparente avance ainsi par secousses. Le texte ne cherche pas la belle phrase qui viendrait mettre de l’ordre dans le deuil. Il préfère la phrase qui se casse, bifurque, ricoche. Les mots ne défilent pas : ils trébuchent, tombent, repartent. Comme ces osselets lancés pour saisir ce qui échappe, ils tentent moins de retenir la morte que de retenir quelque chose de l’expérience de la perte. Et sur-Gît, ici dans ce laps, le Rire, sans doute l’un des gestes les plus audacieux du livre. Car rire au bord de la mort n’est pas une manière de l’adoucir, mais bien davantage de lui résister. Le fun de "En fun & Raille" n’annule pas le funèbre : il le traverse. Il lui oppose une décharge, une torsion, une insolence. Le jeu de mots devient alors une arme minuscule mais réelle contre la gravité qui voudrait tout engloutir. Pour de vrai, pour de rire : l’expression pourrait presque servir de poétique au livre.
Parce qu’il faut bien rire quelque part lorsque la mort a tout pris. Non pas rire de la mort, mais rire contre l’impossibilité de rire. C’est pourquoi le texte d’Élisabeth Morcellet, davantage que le récit d’un deuil, s’écrit et se lit comme une expérience de déstabilisation du langage par le deuil. La douleur n’est pas simplement racontée : elle modifie la syntaxe, le rythme, la respiration, les rapports entre les voix. Elle fait de la langue un territoire instable où la mère disparue continue paradoxalement d’agir.
La disparition devient dès lors une affaire de forme. Une affaire de voix. Une affaire de souffle. Le blanc de la page, la rupture, le fragment, le jeu sonore, le déplacement des pronoms, l’humour : tout concourt à faire du manque non pas un vide définitif, mais une matière à travailler.
Et c’est ici que l’exergue de Sartre peut revenir autrement. Si l’être est, comme il l’écrit, « l’ensemble de ses actes », que devient cet ensemble lorsque la mort a interrompu la possibilité d’agir ? Peut-être passe-t-il alors dans l’Autre : dans celui ou celle qui se souvient, qui raconte, qui écrit. La vie de la disparue ne s’achève pas exactement avec elle ; elle se déplace dans les gestes de celle qui tente de la rejoindre par les mots. La morte devient matière de langage. Mais une matière insaisissable, puisque le livre refuse justement de transformer l’absence en monument.
C’est pourquoi la seconde citation placée au seuil — ou plutôt au terme — de la lecture prend une résonance vertigineuse. Derrida écrit dans Apprendre à vivre enfin : « Au moment où je laisse “publier” mon livre (personne ne m’y oblige), je deviens, apparaissant-disparaissant, comme ce spectre inévitable qui n’aura jamais appris à vivre. » Apparaissant-disparaissant. L’expression littéraire expérimentale semble s’écrire pour rencontrer La disparente… Car qu’est-ce que la littérature sinon cette étrange opération par laquelle quelqu’un apparaît au moment même où il disparaît ? La mère absente apparaît dans les mots ; la fille qui écrit se découvre à son tour transformée par cette apparition. La morte revient, mais sous une autre forme. Elle n’est plus là — et pourtant elle agit encore. Le livre devient lui-même un lieu spectral : un espace où les voix apparaissent et disparaissent, où le « je », le « tu », le « elle » se cherchent sans jamais parvenir à fixer définitivement leur place.
La disparente serait celle qui, ayant disparu du monde, continue de disparaître dans les mots — et par là même continue d’y vivre. Derrida parle du spectre qui n’aura « jamais appris à vivre ». Elisabeth Morcellet, elle, semble écrire depuis cet endroit impossible où il faut apprendre à vivre avec celle qui n’est plus là ; où l’écriture devient peut-être la seule manière de poursuivre cet apprentissage. Le livre avance dans cette contradiction : faire avec le vide sans jamais le combler ; accepter l’absence sans lui donner le dernier mot ; écrire ce qui ne répond plus, et découvrir que le silence lui-même peut devenir matière poétique.
Il y a quelque chose de profondément organique dans cette écriture. Le deuil n’y est pas une abstraction : il serre, étouffe, cogne, dévore. Mais la langue cogne à son tour. Elle oppose au « vide grignotant » une résistance de forme. Elle taille dans l’imprécis. Elle découpe. Elle cadre. Elle respire, expire. Page après page, la morte manque — mais le langage, lui, ne consent pas à mourir. C’est peut-être là, finalement, que se situe la force de La disparente : dans cette façon de faire du deuil non pas un tombeau pour la parole, mais le lieu même où une parole nouvelle doit s’inventer. Et si le deuil est une ligne de séparation, Élisabeth Morcellet choisit de ne pas la franchir docilement. Elle la fait vibrer, dérailler, rire. Elle écrit sur le rail et hors rail, dans le fun et contre lui, dans la perte et contre la perte.
Une langue qui trébuche, oui. Mais qui, en trébuchant, continue d’avancer.
Et peut-être est-ce là que Sartre et Derrida, à distance l’un de l’autre, finissent par se rejoindre dans ce livre : l’un nous dit que l’homme est sa vie, l’autre que celui qui écrit apparaît et disparaît dans le geste même de publier. Entre les deux, La disparente invente une troisième possibilité : ce qui disparaît peut encore agir, pour peu qu’une langue accepte de le faire apparaître — non comme une statue, mais comme un spectre, une voix, un rire, une blessure- encore-en mouvement.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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