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La Danse sur le volcan, Marie Vieux-Chauvet (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 26.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Zulma

La Danse sur le volcan, Marie Vieux-Chauvet, 464 p., éd. Zulma, 2026, 23 €

Ecrivain(s): Marie Vieux-Chauvet

La Danse sur le volcan, Marie Vieux-Chauvet (par Yasmina Mahdi)


Marie Vieux-Chauvet, née à Port-au-Prince en 1916 dans une famille aisée, au sein d'un milieu privilégié de la bourgeoisie métisse haïtienne, morte à New York en 1973, est une femme de lettres, dramaturge et romancière féministe francophone. Un de ses romans les plus connus, Amour, Colère et Folie, publié en 1968, est une forte dénonciation du régime Duvalier, lequel tente d’en bloquer la diffusion, ainsi des milices paramilitaires du régime qui sèment la terreur dans le pays. Marie Vieux-Chauvet est contrainte de s'exiler en 1968 pour échapper au pouvoir haïtien, et meurt quelques années après son installation à New York. La partie essentielle de son œuvre a été écrite avant qu'elle ne soit contrainte de s'exiler. Son dernier roman, Les Rapaces, écrit en exil en 1971, n'a été publié qu'à titre posthume, en 1986, à Haïti, sous son nom de jeune fille, Marie Vieux, après la fin du duvaliérisme. Le roman, La Danse sur le volcan, est considéré comme le chef-d’œuvre de la littérature haïtienne.

Dès les premières lignes, nous découvrons la société du 18ème siècle de Saint-Domingue, basée sur la division de classe et de genre entre « les mulâtresses et les négresses » et « les créoles blanches et les Européennes ». La racialisation est établie comme système et norme. Les créoles sont réhabilitées par l’autrice, proposées comme des modèles de beauté : « les affranchies issues de la race avilissante des esclaves […] En elles, le mélange de deux sangs si différents avait réalisé des prodiges de beauté ». Cette domination coloniale française est caractérisée par une discrimination systématique qui légitime le développement séparé des « races » ; ici, un régime d’apartheid instauré entre les déportés africains et les « sangs-mêlés ». Atrocités, viols, marquages au fer rouge, supplices sont infligés en toute impunité, ainsi que les ventes « des esclaves nourrices, des négrillons à la mamelle, des vieillards à moitié infirmes dont on évaluait le prix par tonnes, comme du bétail ». Marie Vieux-Chauvet décrit sans complaisance mais avec beaucoup d’amour le passé d’Haïti, l’ignominie des grands propriétaires et la vitalité, le talent de certains affranchis.

Pour ce, la grande romancière suit les vies d’une mère et de ses filles, dont Minette, une extraordinaire « petite fille de couleur » à la voix d’or. Il s’agit d’un double affranchissement : celui d’une condition et celui d’une artiste qui réalise peu à peu l’horreur de l’esclavage à Saint-Domingue, de la communauté coloniale, dans ce qu’elle a de tabou et de monstrueux. Des sentiments contradictoires traversent l’esprit de Minette : « Une envie incompréhensible de maudire son sang et sa race la posséda. Alors, parce qu’elle avait quelques gouttes de sang noir dans les veines, il lui faudrait se résigner à être humiliée, insultée toute sa vie ! Parce qu’elle descendait d’une race que la férocité des colons avait mise en état d’esclavage, elle devrait toute sa vie courber les épaules, se résigner ! ». La prise de conscience de Minette se révèle douloureuse, poignante. Citons, à ce propos, Toni Morrison qui écrit bien des années plus tard, en 2002 : « En tant qu’écrivain déjà toujours doué d’une race, j’ai su d’emblée, dès le tout début, que je ne pouvais ni ne voulais reproduire la voix d’un maître et ses prétentions à incarner la loi omnisciente du père blanc ». [in La source de l’amour-propre, Christian Bourgois, 2019]. Le voile de la Maya se déchire lentement, quand surviennent des incidents dramatiques. À travers Minette, c’est un pays entier (des Caraïbes) qui est dévoilé, un continent grevé par les injustices. Des préjugés nauséabonds avilissent les exploités, leur déniant toute humanité.

Le ton de la romancière est épique et ressuscite le destin du peuple noir dans un 18ème siècle bien loin des Lumières et de l’égalité prônée pour chaque citoyen. Les déroulements de l’intrigue, les personnages du livre proviennent d’une documentation historique authentique. « Cette île, possession au début française, est une productrice sucrière de premier plan, employant en 1788 plus de 500 000 esclaves et 22000 affranchis. La seule traite française au 18ème siècle représente 1,35 millions d’esclaves (sur un total mondial de 5 millions. Vers 1780, 2 tonnes de sucre coûtent en moyenne la vie d’un esclave ». [Pierre Grumberg, Antilles : le sucre au goût amer, Guerres & Histoire n°21 (oct.2014)]. La distinction est cruelle entre les « nègres » (les esclaves), auxquels l’on avait « appris à se plier au moindre caprice des maîtres », les servantes affranchies (les mestives), les affranchis enrichis (les métis), esclavagistes aussi brutaux mais qui haïssent les blancs.

De très beaux passages évoquent, au milieu de ce grand malheur, la force de l’amour : « Dans la petite maison de bois, les bougies une à une se consumaient […] La nuit seule se tenait entre les amants, une nuit dorée par la lune qui guida ses rayons jusque dans la chambre, éparpillant dans les cheveux dénoués de Minette des paillettes brillantes que l’homme cueillit avec ses lèvres ». Et puis, par opposition, Minette se rend compte de l’atroce réalité que cache son amant affranchi, asservisseur détestable : « Elle (Minette) avait à peine vu l’immense plantation de cannes, les négrillons nus qui transportaient en haletant des paquets d’herbe, les vieillards infirmes qui sarclaient, les centaines de dos noirs et bruns courbés et les bras qui levaient les machettes pour couper les épis qu’elle était déjà convulsée. Tous ces visages appliqués, ruisselant de sueur, qui guettaient avec inquiétude le fouet des commandeurs, lui criaient une vérité qu’elle refusait d’admettre ».

Marie Vieux-Chauvet aborde également le monde du spectacle et du théâtre à Port-au-Prince, ostracisant, proscrivant le peuple noir. La Révolution française va exporter du continent la révolte et l’insurrection, en soutenant les lambis, esclaves en fuite et en révolte contre le système de servilité, révélant leur volonté de ne pas être des victimes. L’autrice dessine sans complaisance des portraits de personnages qui préfigurent la politique tyrannique des milices des Tontons Macoutes. D'une manière plus générale, le macoutisme s'applique à une forme de terrorisme institutionnel, désignant les régimes politiques qui s'appuient sur la corruption, la violence contre les opposants et les civils. À Haïti, les anciens Tontons Macoutes continuèrent à former un réseau clanique et clientéliste influent. Ce qui reste très original et anticonformiste, c’est que cette époque des Caraïbes est relatée par une femme, par la voix d’une héroïne lucide et rebelle, dans un ton résolument féministe.


Yasmina Mahdi



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A propos de l'écrivain

Marie Vieux-Chauvet

 

Marie Vieux-Chauvet est née à Port-au-Prince (Haïti) le 16 septembre 1916, fille de Constant Vieux, homme politique (sénateur et ambassadeur), et de sa femme Delia Nones, juive originaire des Îles Vierges. Marie Chauvet fait ses études à l’Annexe de l’École Normale d’Institutrices. Nourrie des grands principes égalitaires qui ont marqué des auteurs tels Brun Ricot, Seymour Pradel et Jacques-Stephen Alexis, Marie Chauvet s’insurge, comme Marie-Thérèse Colimon, contre les abus de tous genres dont sont victimes les femmes, les malheureux, les déshérités et tous les faibles. Déjà, dans sa première œuvre, La Légende des fleurs (publiée sous le pseudonyme de Colibri), Marie Chauvet explore à travers un conte allégorique le rêve de fraternité et de solidarité qui motive son écriture. Elle publie plusieurs romans, tous dominés par la question de l’égalité et de la justice. Tout au long de sa vie, Marie Chauvet a mené une lutte ouverte contre la misère dans laquelle vit un grand nombre de ses compatriotes. Le vaudou, l’esclavage, le colonialisme (externe et interne) et l’érotisme font d’ailleurs partie de ses thèmes privilégiés. Avec le durcissement du régime de François Duvalier, Marie Chauvet se retire chez elle pour écrire ; en six mois, elle rédige une première version d’Amour, Colère et Folie. Suite au retrait d’Amour, Colère et Folie des librairies, Marie Chauvet décide de s’exiler à New York et de divorcer. Marie Chauvet meurt à New York le 19 juin 1973.

 

A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.