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La couleur du temps, Clarisse Nicoïdski (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 11.07.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie, Gallimard

La couleur du temps, Clarisse Nicoïdski, Gallimard, mai 2023, Coll. Poésie, trad. judéo-espagnol, Florence Malfatto, 160 pages, 5,90 €

La couleur du temps, Clarisse Nicoïdski (par Didier Ayres)

Mémoire

Mon incertitude sur le fond de ma lecture de ce recueil de poésie de Clarisse Nicoïdski s’est poursuivie jusqu’au bout sans que je ne perce le mystère de cette littérature. Je n’ai pu dégager des textes que de rares notions : mémoire, amour, langue. Mais en écrivant cette chronique, je m’aperçois que ces punctums sont d’une grande force. Peu de thèmes peut-être, mais valeur des fonds où s’arrime cette poésie. Et cette invisibilité, je crois qu’elle vient de la langue-source : le judéo-espagnol – ici consigné en alphabet romain –, langue qui se perd et disparaît, langue d’expression sépharade venue directement de la Reconquista de 1492, et du drame de l’exil forcé des Juifs d’Espagne. Donc, de l’effroyable, à la fois pour des raisons d’identité que de persécutions.

Ici, on pourrait théoriquement penser à Paul Celan. Là aussi la mémoire de la douleur s’engouffre dans le poème et, dans sa grande simplicité, parle de la brutalité du monde. Effroi, maléfice, épouvante, puits sans fond, mort, malédiction, venus sans doute de la Shoah. Et comme extrémité de cette expression poétique, on trouve l’amour, le doux et vrai amour, venu de la transcendance de la poétesse, de sa résilience.

mes mains

deux oiseaux assassinés

attendent de tomber

près de l’arbre

et ne savent pas

pourquoi

le sang qui leur donne la vie vient et va

dans la mort

Sa langue, d’une immense économie de moyens, touche au nerf central de l’écrivaine. On y voit par transparence un sous-texte assez proche de la culpabilité et de la terreur subies par le peuple juif. En ce sens, écrire revient à se dédouaner de la faute, de l’angoisse, de l’épouvante. Le poème défait l’aigreur de la mémoire, cette sorte de pus continuel qui devient source de l’écriture.

éteins l’arbre

le piano va jouer un chant

pour la nuit

la lampe réchauffe ses feuilles

à la lumière du vent

viens sous l’herbe

En définitive, nous sommes dans une expression mentale, tant ces poèmes souscrivent à des notions presque inqualifiables – qui peut écrire l’effroi dans la partie froide du raisonnement poétique ? – où l’amour devient le seul soin possible. L’être qui se trouve consigné dans le poème est une femme écartelée, où de très petits indices indiquent son épouvante, une intranquillité brutale, comme on refoule un fait insupportable à soi-même.

effroi

donne ton aile blanche

que je dois porter plus avant

la brume colorée

qui est entrée

dans la maison ouverte

la rumeur

qui vient

qui va

la mer en moi tombée

Mon incertitude s’est arrêtée à partir du moment où, en recopiant au propre cette chronique, j’ai vu la puissance de cette expression littéraire, qu’il suffisait pour moi d’interpréter – sans doute de manière irrationnelle. Mais je crois que grâce à cette incertitude, j’ai gagné le privilège esthétique de comprendre cette poétesse, que je ne connaissais pas.

 

Didier Ayres


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.