La complainte du matelas ou L’amour blessé, toujours blessé, Claire Fourier (par Murielle Compère-Demarcy)
La complainte du matelas ou L’amour blessé, toujours blessé, Claire Fourier, Éditions Tinbad (2026) [230 p.] - 22€
La mémoire horizontale des vivants : Claire Fourier ou l’intelligence féminine du réel
Il arrive que la littérature élise domicile dans les objets les plus humbles. Là où Francis Ponge, dans Le Parti pris des choses, donnait voix au savon, à l'huître, au cageot ou au galet, en révélant la densité poétique de leur matérialité, Claire Fourier choisit un compagnon plus discret encore : un matelas abandonné sur un trottoir.
Objet dérisoire en apparence, mais contenant tout un monde, ce matelas n'est jamais un simple meuble. Il devient archive des corps, conservatoire des passions, mémoire silencieuse des vivants. Il recueille les traces du sommeil et du désir, des naissances et des séparations, des maladies et des deuils. Il est mémoire. Il est témoin. Il est presque une conscience.
Tout commence par une apparition. Un dimanche matin, une femme marche seule dans une ville encore assoupie lorsqu'un vieux matelas jauni, éventré, abandonné sur un trottoir, l'arrête net. Elle le regarde. Soudain, l'objet devient présence. Puis voix.
A-t-on jamais bien regardé un matelas abandonné sur un trottoir ? C'est un être vivant.
Dès les premières pages, Claire Fourier accomplit ce tour de force : faire d'un objet usé le centre de gravité d'une méditation sur l'amour, le temps, le couple, la solitude, la mémoire et la condition humaine.
Le matelas n'est pas ici un simple procédé narratif. Il est un lieu.
Bachelard, dans La Poétique de l'espace, montre comment certains lieux concentrent l'être : la maison, le grenier, la cave, le nid. Le matelas rejoint cette géographie intime. Le plus humble des objets devient archive du désir, du sommeil, de la maladie, de la solitude, de la naissance et de la mort. Une sorte de mémoire horizontale de l'humanité.
Mais la véritable singularité de ce livre réside ailleurs : dans sa forme.
Sous-titré L'amour blessé, toujours blessé, l'ouvrage emprunte au journal, au fragment, au montage, à la réflexion, à l'aphorisme. Son architecture discontinue n'est pas sans rappeler certains principes du montage cinématographique auxquels la quatrième de couverture fait allusion. Elle s'inscrit aussi dans l'esthétique du fragment chère aux éditions Tinbad, où la coupe, la reprise, l'assemblage composent une poétique à part entière.
Claire Fourier s'inscrit ainsi dans une longue lignée où la pensée se cristallise en éclat bref.
On songe à La Rochefoucauld, à La Bruyère, à Chamfort, mais aussi à cette tradition du livre de pensées dont la littérature contemporaine s'est progressivement éloignée.
Ici, chaque notation, chaque dialogue, chaque aphorisme ouvre une fenêtre.
Un livre doit avertir, non divertir.
Tout le monde a réponse à tout, mais personne ne répond plus de rien.
L'esprit y demeure vif, libre, souvent drôle. L'humour n'y annule jamais la profondeur ; il l'accompagne. Cette intelligence du regard apparaît magnifiquement dans un passage qui pourrait
résumer tout le livre :
Le monde est jonché d'éclats de pensée. On a beau s'avancer sur la pointe des pieds, on est toujours blessé.
Nous marchons dans un monde fragmenté. Les idées elles-mêmes coupent. Les vérités blessent. Les expériences blessent. L'amour blesse. Mais Claire Fourier ajoute aussitôt :
C'est par brassées qu'il faut cueillir les éclats.
Et là apparaît ce qui la distingue d'un Cioran ou d'un Schopenhauer. Chez eux, la blessure conduit souvent à l'impasse. Chez elle, elle devient récolte. Moisson de vie transformant l'éclat coupant en bouquet ; la souffrance en connaissance ; la fragmentation en chant. D'où l'importance considérable du second exergue empruntée à Erik Blomberg : « S'effacer dans la lumière et se transformer en chant. » C'est exactement ce que réalise ce livre. Le « je » n'y est jamais narcissique. Il devient caisse de résonance. Le journal intime devient chambre d'échos. Le particulier cherche l'universel. Cette attention au vivant rapproche parfois Claire Fourier de Charles Juliet. Tous deux cherchent une vérité de l'existence à travers l'écriture. Mais là où Juliet descend dans les galeries profondes du moi — avec parfois une ascèse presque minérale — Claire Fourier demeure tournée vers la circulation du vivant. Elle avance vers l'autre. Vers l'amour. Vers le dialogue. Vers ce qu'elle nomme elle-même parfois « l'intimité bienfaisante ». Son livre est traversé d'une conversation ininterrompue entre les vivants, les morts, les livres, les amants, Dieu, les passants et soi-même.
Ses références — Baudelaire, Bachelard, Nietzsche, Beckett, Montherlant, Louis-René des Forêts, Virginia Woolf, … — ne servent pas à construire une bibliothèque idéale. Elles participent d'une conversation. Virginia Woolf n'est d'ailleurs pas loin lorsque la narratrice revendique l'art du saut, de la notation, de l'association libre, cette manière de passer du coq à l'âne sans jamais perdre le fil souterrain de la pensée. On pense également aux héroïnes de Giraudoux. Le premier exergue du livre n'a rien d'anodin : « Il suffit d'une femme de sens pour que la folie du monde sur elle casse ses dents. » Claire Fourier propose ici une intelligence féminine du réel. Une force calme. Une souveraineté intérieure. Le monde ne la vainc pas parce qu'elle continue de penser. Et d'aimer. Et c'est peut-être ce qui rend ce livre si attachant. Sa profondeur n'est jamais pesante. Sa culture n'est jamais ostentatoire.
À ce titre, La Complainte du matelas relève moins du roman que d'une forme ancienne et prestigieuse : le livre de pensées. Mais un livre de pensées réinventé. Un La Bruyère traversé par Virginia Woolf. Un Chamfort amoureux. Un Charles Juliet qui aurait choisi la confiance plutôt que l'ascèse. Et surtout une œuvre profondément singulière, où la littérature demeure ce qu'elle devrait toujours être : non un divertissement, mais une manière plus lucide (comme chez Camus), plus sensible, plus humaine, d'habiter le monde.
© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)
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