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L’Époux, constat, Patrick Autréaux (par Luc-André Sagne)

Ecrit par Luc-André Sagne 02.03.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Gallimard

L’Époux, constat, Patrick Autréaux, collection « Sygne », Éditions Gallimard, coédition Labor et Fides, 2025, 208 p. 20 euros

Edition: Gallimard

L’Époux, constat, Patrick Autréaux (par Luc-André Sagne)

 

Rarement auront été tressés ensemble comme ici, dans ce qui se présente non comme un roman ou un récit ou encore un journal mais comme un « constat » (c’est le sous-titre), les trois thèmes distincts de l’orientation sexuelle, de la religion juive et du savoir scientifique.

« L’Époux » du titre renvoie directement au premier thème. Les toutes premières pages s’ouvrent en effet sur le mariage civil, laïque de deux hommes dont l’un est le narrateur, celui qui relate les faits a posteriori, du côté donc, si l’on veut reprendre les catégories de Gérard Genette, d’une analepse, d’une remémoration, et l’autre homme le sujet principal du texte qu’on peut nommer « l’Epoux ». Aucun prénom ni nom pour les distinguer, le premier s’adressant simplement par un « tu » au second.

C’est leur histoire, émaillée de tiraillements et de quasi-ruptures, mais débouchant finalement sur une réconciliation et un renouvellement de leur amour, qui est ici évoquée tout au long du livre, à travers les multiples questionnements du narrateur et ce constat précisément qu’il fait, essentiel, qu’ « un visage m’habite (…), le tien coïncide ».

Car il est, depuis toujours, en recherche d’une transcendance. Dès ses études il se sent relié à autre chose que le seul visible, ses poèmes de l’époque en témoignent. Une voix lui parle qui ne va plus le quitter. Et c’est sur ce terreau favorable que naît, à travers l’amour qu’il porte à son compagnon, sa curiosité et partant sa fascination pour la foi juive, deuxième thème du livre, à laquelle celui-ci appartient. Il aurait l’enthousiasme du prosélyte si sa clairvoyance et les difficultés rencontrées par leur couple au sein de cette tradition ne l’en détournaient, lui révélant qu’on ne s’improvise pas adepte d’une nouvelle religion, surtout quand on est issu, comme lui, d’une famille non pratiquante.

Que son appétence pour la spiritualité et la mystique juives rejoigne son propre cheminement intérieur, dont chaque étape se marque d’ailleurs de la lecture d’un livre, quand ce n’est pas d’une phase de quasi-extase, n’empêche pas le fait que pas plus sa formation que son éducation ne l’y a préparé. Au contraire, ses études de médecine et de biologie, au départ motivées par sa soif de comprendre et d’analyser, sont venues contrecarrer ce questionnement intime qui est le sien en lui opposant la force et la clarté du savoir scientifique, troisième thème de l’ouvrage. Autrement dit, au vu du savoir qu’il a acquis, il ne peut plus penser rationnellement à Dieu.

Et c’est dans l’intrication de ces trois thèmes que réside le cœur de son propos. En tant qu’homosexuel marié à un époux juif et qui s’ouvre donc à une spiritualité inconnue de lui alors qu’il s’interroge depuis toujours, malgré ses connaissances scientifiques, sur l’existence de Dieu, des contradictions peut-être insolubles l’assaillent. L’homosexualité n’a jamais été facile pour lui et la science lui démontre chaque jour la fragilité de son engagement religieux. Là est le véritable déchirement qui traverse toutes ces pages et que résume la formule duelle du « croire ou ne pas croire ».

On pourrait multiplier les exemples où il soulève cette question pour lui existentielle. Croire, à ses yeux, c’est un refuge, une perspective, une manière de se surpasser. Ne pas croire, en revanche, comme l’y entraînent immanquablement les dernières avancées de la science où le hasard, l’aléatoire occupent une place centrale, à rebours des anciens déterminismes qui pouvaient encore l’influencer, cela revient à devoir accepter l’absence de toute nécessité, de toute intention, l’effondrement de tout discours téléologique, se résigner à n’être « issu d’aucun projet préétabli, d’aucun désir peut-être. » Une primauté de l’immanence qui crée en lui un vide inépuisable, un vide ou un néant, provoquant en cela même une crise intérieure, un doute fondamental, l’abîme d’où surgit la tentation du suicide.

Mais ce livre est aussi l’histoire d’une renaissance, celle d’un homme au besoin farouche de croire, de croire avec conscience et lucidité. Et cela passe par un combat intérieur et l’acceptation au bout du compte de l’incertitude foncière qui semble régir le monde, dans l’espoir ténu mis en « Dieu, ce presque rien, cet incertain. » Alors apparaît le sentiment jubilatoire d’un moi aux multiples sources, d’ « un moi gazeux en devenir », hasardeux et imprévisible. Alors s’allège le poids de l’inquiétude métaphysique et vient l’intuition que « quelque chose de vaste encore pouvait se déployer, quelque chose que je pourrais découvrir - aimer. Je n’étais pas seul. » Quelle plus belle déclaration d’amour ?


Luc-André Sagne


Patrick Autréaux est l’auteur d’une douzaine de récits et de romans publiés aux éditions Gallimard et aux éditions Verdier. L’Époux appartient au cycle Constat, entamé avec La sainte de la famille.


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Luc-André Sagne

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Rédacteur, poète, critique littéraire.