L’automne d’André Derain – Michel Bernard (par Philippe Chauché)
L’automne d’André Derain – Michel Bernard – Les Belles Lettres – 180 p. – 21,50 euros – 03/04/26.
Ecrivain(s): Michel Bernard Edition: Les Belles Lettres
« Ce 25 février 1916, quand beaucoup se défilaient, il avait fait face, défié la mort, la mutilation. Il savait depuis que le courage ne lui manquait pas. Dans ce train qui l’emmène chez l’ennemi, il n’en est plus sûr. Il pousse la tête dehors, ferme les yeux, ouvre la bouche. »
L’automne d’André Derain est cet automne 41, ce vendredi 31 octobre 1941, où le peintre avec d’autres artistes, Vlaminck, Van Dongen, prend le train de nuit pour Munich à l’invitation de l’Allemagne nazie, qui rêve de s’afficher avec des peintres et des sculpteurs français, en échange de la libération d’artistes prisonniers, ce qu’oublieront les Allemands. Un voyage qui pour certains fut celui de la honte et de la trahison, mais Michel Bernard, n’est pas un procureur de la dernière heure, c’est un écrivain, un écrivain au talent éblouissant qui se saisit de ce voyage pour en faire un roman d’une force rare et profonde, comme il se saisit de la vie tumultueuse du peintre.Il ne donne pas de leçons d’histoire, il nous conte celle d’un peintre qui s’est laissé entraîner, sans enthousiasme, sans tomber dans les bras sanguinaires des nazis, vers l’Allemagne et ses musées.
En se dirigeant vers Munich, dans ce train de nuit, traversant la France vers le Reich, il se souvient de sa première guerre, dans les tranchées, il défiait la mort et ignorait la peur. Les hommes y meurent, y souffrent, et se battent comme des lions, les paysages, toujours admirablement décrits par Michel Bernard, sont vivants, vibrants, ils irradient le roman, comme les reproductions des toiles l’illuminent. Michel Bernard a choisi de nous montrer des tableaux de Derain qui rythment le roman, qui l’épousent : Arlequin et Pierrot en ouverture, Portrait de Maurice de Vlaminck, Bal à Suresnes, Portrait de Madame Paul Guillaume au grand chapeau, Alice à la robe verte, et le plus touchant, le plus sensible, le plus admirable : La Déportée pour clore le roman. Il s’ouvre sur une réception chez son marchand Paul Guillaume, là on rencontre les artistes les plus novateurs, les plus éblouissants : Pablo Picasso, Vlaminck, Van Dongen, Soutine et Utrillo, mais aussi des écrivains : Breton et Aragon et Drieu La Rochelle, Max Jacob, ou encore Paul Morand, et en un éclair, au volant d’une Bugatti type 35, un géant : André Derain. C’est l’hiver 1925, qui augure l’automne du voyage en terre ennemie et la Libération solaire, comme une toile de Derain. Ce roman est une toile aux multiples plans, aux mille facettes.
« Les passants contournent ce promeneur imposant, certains le dévisagent, quelques vieux habitants du quartier le reconnaissent. Qui reconnaissent-ils ? Le Fauve de Montmartre, le néo-classique des Années folles, l’homme à la Bugatti, le roi de Montparnasse, grand sphynx des brasseries, généreux en pourboire et séducteur de femmes du monde, ou le collabo dont la presse résistante réclame la mise au ban, les communistes, la tête. »
Michel Bernard est un styliste et un coloriste, tout aussi éblouissant et inspiré qu’André Derain, un écrivain qui a l’Histoire de France et sa géographie chevillée au corps et à la plume, il sait, et le prouve une nouvelle fois dans ce nouveau roman, la force et la grâce des faits d’arme qui ont cicatrisé la France. Il sait la force des paysages de France et les traces qu’ils portent des guerres qui les ont bouleversés. Il écoute les hommes, leurs murmures, leurs doutes, il voit leurs erreurs, il écrit les corps qui se soulèvent pour vaincre et parfois chuter. Michel Bernard est un romancier fidèle à l’histoire de France, que l’on se souvienne de Deux remords de Claude Monnet, des Bourgeois de Calais ou encore du Bon cœur (1), fidèle à une littérature que l’on appellera classique, comme on le dit d’une musique, une littérature fidèle au juste tempo, à la beauté, à la mélodie, qui s’attache à la belle langue, on pense évidemment à Maurice Genevoix, qui ne cherche jamais l’esbrouffe, mais la vérité des regards et des gestes, ces années de guerre méritent ce regard affuté et fraternel. Derain méritait ce grand et beau livre.
Philippe Chauché
(1) https://www.lacauselitteraire.fr/le-bon-coeur-michel-bernard
Michel Bernard est également l’auteur du Bon sens, des Forêts de Ravel, Pour Genevoix, Les Corps de la France, Mes Tours de France (La Table Ronde).
- Vu : 207

