Kalpa Impérial, Angélica Gorodischer (par Didier Smal)
Kalpa Impérial, Angélica Gorodischer, traduit de l’espagnol (Argentine) par Mathias de Breyne, La Volte, avril 2017, 256 pages, 20 €
Aux États-Unis, c’est Ursula K. Le Guin qui s’est chargée de traduire Kalpa Impérial en anglais ; en Argentine, Angélica Gorodischer est considérée comme l’égale de Borges, Casares ou Cortazar ; elle a reçu en 2011 le World Fantasy Award pour l’ensemble de son œuvre, qui est apparemment protéiforme ; en francophonie, on peut remercier la maison d’édition La Volte d’avoir pris l’initiative de la faire connaître, via trois livres pour l’heure – mais au moins un, Kalpa Impérial, pour lequel on utilisera volontiers le terme « chef-d’œuvre ». Car le lecteur ressort bouleversé et sidéré à la fois de Kalpa Impérial, récit fulgurant en onze chapitres de l’histoire d’un Empire aussi vaste qu’ancien et sans nom. Onze chapitres ? Non. Onze facettes d’une existence turbulente voire kaléidoscopique dont n’est pas racontée une chronologie exacte (il y a des siècles qui s’écoulent entre deux règnes, entre deux prises de parole, puisque quasi chaque chapitre, après parfois une épigraphe [dont une sidérante du poète argentin Alfredo Veiravé] ou une dédicace, celle à Hugo Padeletti, s’ouvre sur la mention d’un « narrateur » anonyme), sont juste mentionnées d’occasionnelles dynasties, courant pour certaines sur des siècles, s’interrompant pour d’autres au bout de quatre générations, et que les repères temporels fiables sont absents.
À vrai dire, ce que semble raconter Gorodischer, ce n’est pas tant l’histoire d’un empire que celle du pouvoir, ou plutôt les formes que peut prendre celui-ci, de la folie à la construction d’une ville destinées à devenir une capitale. Pourtant, Kalpa Impérial s’ouvre, trompeusement, sur un « Portrait de l’Empereur » dressé à une époque de prospérité et de paix – mais le « narrateur »prévient d’emblée, tout ne sera pas raconté : « Longue est l’histoire de l’Empire, très longue ; à tel point que la vie d’un homme vouée à l’étude et à la recherche pour la connaître dans son ensemble ne suffit pas. » De surcroît, impossible de tout savoir, « car l’Empire est mort, plusieurs fois, avec beaucoup de morts, lentes ou subites, douloureuses ou placides, ridicules ou tragiques, mais il est mort, et il s’est relevé et est revenu de la mort », même après des périodes où « seul demeure l’oubli ». C’est avec cela que se débat le « narrateur » : la mémoire et la justice de la mémoire, même la justice de son avis sur le règne en cours, le règne durant lequel il lui advient de devoir à son tour raconter.
Et parmi tous ces empereurs, Gorodischer, dont la perspective est régulièrement féministe, élit une femme, et c’est le chapitre « Portrait de l’Impératrice », qui présente celle que des millénaires plus tard on appelle encore la « Grande Impératrice ». Celle-ci n’est pas l’héritière du trône, mais bien une enfant de la rue, qui a su, par son intelligence et sa sagesse (« la sagesse qui consiste à voir les choses d’une manière différente et à mettre en œuvre ce qu’elle apprenait d’une manière différente »), conquérir le pouvoir ou plutôt se le voir confier. Ce n’est pas une méditation sur le gouvernement idéal que propose l’autrice, mais bien une mise en action de principes, dont le « narrateur », qui est un « conteur de contes » à qui elle a demandé de l’instruire sur le passé, ne peut que s’émerveiller, surtout lorsqu’elle le menace d’une raclée si il l’appelle encore une fois « Sa Majesté Impériale ». Son pouvoir, elle le tient aussi de sa capacité à être curieuse et respectueuse ; ainsi lorsque le « conteur de contes » lui explique pourquoi sa présence dans son palais doit rester inconnue de tous, elle accepte cette vérité très simple : « les magistrats, capitaines, fonctionnaires, domestiques, peuvent entrer sans danger dans le palais parce qu’ils n’ont rien à perdre. Et un poète, s’il l’est, le peut aussi, car étant au-delà du pouvoir, il ne peut rien perdre. Mais un conteur de contes n’est rien d’autre qu’un homme libre et être un homme libre est très dangereux. »
C’est au fond le véritable sujet de Kalpa Impérial : l’art de raconter, avec puissance, en empêchant le lecteur de s’apercevoir que trente pages viennent d’être tournées, en l’entraînant dans un cycle horrible parfois (l’Empereur fou et cruel de « Et les rues vides », le sort réservé à sa jeune épousée, cette ville fantôme avant d’avoir vécu), toujours dans l’excès, que ce soit pour les êtres humains, du plus haut au plus bas, ou pour les lieux (ce sud fantasmé, qui de sauvage et inconnu devient dominant entre les mains d’un seul homme dans « Tel est le sud ») ; il faut du souffle pour raconter tout cela et ne pas s’y perdre, il faut être un « narrateur » soi-même fantasmé, idéal, capable de se souvenir de ce qu’il lui a été alloué de connaître du passé et de le transmettre avec passion et poésie, afin que la perpétuité de l’Empire soit assurée, comme le demande l’Impératrice : « Il était nécessaire que je puisse y croire, car mes fils, ceux qui vont s’asseoir sur le trône de l’Empire, ne doivent pas seulement être forts et sains et beaux, ils doivent aussi avoir ce grain de folie et de passion qui fait qu’un homme ou une femme peut voir l’autre monde qui est l’ombre de celui-ci et dans lequel celui-ci est l’ombre. »
Ce grain de folie et de passion traverse l’ensemble de Kalpa Impérial, avec quelques vers à l’occasion, une sorte de course-relais entre des « narrateurs » qui au fond ne sont peut-être qu’une seule et même voix racontant l’impossible, un Empire multi-millénaire, avec ses histoires d’amour et ses bassesses aux limites de l’inhumain, ses guerres et ses paix, ses destructions et ses constructions, ses moments de haute culture et ses moments de barbarie, son réalisme cru et ses moments de pure fantasy, avec une ultime histoire, mais pas l’ultime, tenant à la fois du merveilleux arabe et des plus puissantes histoires médiévales, le tout raconté avec verve en un livre-univers qui ne ressemble à rien de connu – ou alors à beaucoup de choses connues, que Gorodischer a ramassées, concaténées, secouées et sublimées en deux grosses centaines de pages. On appelle ça du génie.
Didier Smal
Angélica Godorischer (1928-2022) est une autrice argentine dont l’œuvre, constituée de romans et de nouvelles, couvre une large variété de genres. Elle est régulièrement comparée à Borges, Márquez, Calvino ou Vargas Llosa.
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