Jardin sauvage et autres parcs parisiens (par Olivia Guérin)
Jardin sauvage et autres parcs parisiens Hervé Le Tellier (textes), Alexandre de Broca (peintures), Sylvain Moser (musique) Gallimard, mai 2026, 26 euros
Edition: Gallimard
Voilà un ouvrage atypique dans le paysage éditorial : Jardin sauvage et autres parcs parisiens constitue une oeuvre à trois voix, celles d'un écrivain, Hervé Le Tellier, d'un peintre, Alexandre de Broca, et d'un musicien, Sylvain Moser. Les trois complices emmènent avec eux le lecteur dans une flânerie à travers quinze parcs parisiens, tentant de rendre compte de manière synesthésique d'impressions ressenties dans ces jardins. Du point de vue de la matérialité de l'ouvrage, les textes d'Hervé Le Tellier sont accompagnés de peintures et de partitions musicales; le lecteur peut même scanner des QR codes pour écouter les compositions musicales. Ici, je ne commenterai que le versant littéraire de l'ouvrage.
Après L'Anomalie (Prix Goncourt 2020) et Nom sur le mur (2024), on n'attendait pas forcément Hervé Le Tellier au coin d'un jardin public. Mais il relève assez bien le défi.
Cet ouvrage ne constitue certainement pas un guide touristique des parcs parisiens; les textes qui y sont réunis ne se contentent pas d'être de simples descriptions de parcs, ni même des descriptions d'itinéraires, et n'a pas visée purement informative – même si différents savoirs sont délivrés sur les lieux traversés au fil de l'ouvrage.
Si le recueil est composé comme une sorte de déambulation à travers les espaces verts parisiens, chacun des textes peut en représenter une station, proposant une sorte d'arrêt sur image. Chaque extrait fonctionne de manière autonome comme une miniature, où l'auteur parvient à capter non seulement la configuration spécifique, mais aussi et surtout l'essence propre à chaque parc.
Hervé Le Tellier met en scène des atmosphères contrastées d'un texte à l'autre. La flânerie littéraire est en effet l'occasion de projections diverses sur les lieux: projections d'émotions, de vécus parfois individuels, de ressentis, rendant ainsi ces lieux vivants et incarnés. L'écriture se veut suggestive. L'auteur dépeint les parcs par petites touches, esquissant là avec délicatesse des silhouettes d'enfants nourrissant des canards, croquant là-bas des personnes âgées assises sur un banc pour regarder passer la vie. Il joue sur les contrastes. Contrastes de couleurs: le parc de la Butte-du-Chapeau rouge est représenté à travers des "nuances de blancs", mises en valeur par un tableau de neige à la tombée de la nuit par Alexandre de Broca; le parc des Buttes-Chaumont quant à lui se teinte de mauve à la tombée du jour. Contrastes de saisons: à cette neige s'oppose la chaleur tropicale de la serre du Jardin des plantes. Les atmosphères elles aussi s'opposent, tantôt joyeuses ("Les lumières de la fête du jardin des Tuileries"), tantôt tristes ("Tristes cages et pauvres pots, au marché aux fleurs et aux oiseaux") ou nostalgiques ("Le gris des chats errants du jardin sauvage Saint-Vincent" intègre au coeur du texte les paroles d'une chanson du siècle passé pleine de regrets).
Dans certains passages, l'écriture se fait volontiers impressionniste: c'est d'emblée par la sensorialité que l'auteur nous fait pénétrer dans la serre du Jardin des plantes, à travers des notations sur "la touffeur de la jungle, l'émeraude de la chlorophylle, le son clair de la goutte qui condense", avant de nous emmener dans une sorte de voyage imaginaire à travers les différentes contrées lointaines qu'évoquent les plantes cultivées dans cette serre. Aux Tuileries, "l'air chaud brasse des odeurs de sucre candi et de barbe à papa, de guimauve et de pomme d'amour". Le lecteur éprouve dans sa chair ces atmosphères. Ailleurs, Le Tellier réfère explicitement sa description du lac Daumesnil à la peinture impressionniste: "les reflets, les couleurs inventent un tableau impressionniste, pas assez pour être un Manet, mais disons un Renoir."
Ce qui donne également vie à la description, c'est la personnification fréquente des jardins: ainsi, le parc de la Butte du Chapeau-Rouge est présenté comme "sincère et loyal", car populaire. Le Tellier leur invente même une psychologie : "les parcs sont gais et nostalgiques, ils sont faits comme nous de souvenirs épars". Des correspondances sont également instituées entre les parcs et les humains qui s'y promènent (sur le parc Monceau: "Comme l'enfant habillé en pirate, le parc à l'anglaise est un artifice costumé). De quoi favoriser la projection.
Au-delà de la description des atmosphères actuelles de ces lieux, les textes présentent aussi l'intérêt de conférer une épaisseur temporelle, historique et culturelle à cette promenade. Les jardins sont souvent perçus à travers des références picturales ou littéraires (on croise ici Quasimodo, là une citation de Maupassant). L'auteur parvient surtout à donner aux lieux une profondeur historique, comme s'il s'agissait pour lui de faire émerger, sous l'apparence du présent, le souvenir des configurations passées des parcs et des événements historiques qui s'y sont déroulés. Si certains extraits peuvent parfois sembler prétexte à produire du texte informatif, le passage "Le sable et le sang des Arènes de Lutèce" parvient quant à lui à tisser habillement présent et passé: le narrateur glisse subrepticement, comme dans une rêverie éveillée, d'une scène contemporaine d'enfants jouant au ballon à la mise en scène des combats des gladiateurs qui se déroulaient sur ces lieux exacts à l'époque de Lutèce. Le texte a ici un véritable pouvoir d'"évocation". Il fait ressurgir les événements du passé comme si le lecteur les vivait en direct.
On notera enfin la volonté de l'auteur de ne pas rendre compte d'un rapport uniquement personnel à ces jardins: il s'agit d'atteindre à l'universalité. Tous les textes sont écrits à l'impersonnel "on", dans la tradition héritée de Philippe Delerm, ce qui permet à chaque lecteur de s'approprier la représentation et de projeter ses propres impressions et ressentis, même lorsque sont relatés des événements en apparence personnels (par exemple le souvenir d'une étreinte dans la serre du Jardin des plantes). D'autre part, la plupart des présentations de parcs sont l'occasion d'une réflexion sur notre condition humaine et sur le passage du temps. Les textes se clôturent souvent sur des maximes généralisantes ("L'homme est fait de mémoire ou il n'est fait de rien"). Hervé Le Tellier aura donc réussi non seulement à nous emmener en promenade, mais aussi à nous inviter à une prise de distance et à la réflexion philosophique.
Olivia Guérin
Aix Marseille Univ, CNRS, LPL, Aix-en-Provence, France
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