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Jacques-Louis David, Sébastien Allard (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 14.01.26 dans La Une Livres, Les Livres, Arts, Recensions, Gallimard

Jacques-Louis David, Sébastien Allard (par Yasmina Mahdi)

Des arts plastiques et de la politique

 

Osera-t-il remonter au berceau des sociétés et nous y montrer les peuples égaux de leurs rois, stipulant avec eux de leur obéissance pour prix de leur sûreté, leur bonheur pour prix de leur foi ? Osera-t-il peindre avec des couleurs noires les tyrans qui ont déchiré ce pacte social, couronner les Brutus qui, d'une main courageuse, les ont punis ?

Jacques Pierre Brissot, De la Vérité : ou Méditations sur les moyens de parvenir à la vérité dans toutes les connaissances humaines, Neufchâtel et Paris, Nabu Press, 1782

Sébastien Allard (ancien élève de l'École normale supérieure, diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et de l'École nationale du patrimoine, historien de l'art, conservateur général du patrimoine, depuis 2014  directeur du département des Peintures du musée du Louvre), présente l’importante exposition rétrospective de l’œuvre de Jacques-Louis David (né le 30 août 1748 à Paris et mort le 29 décembre 1825 à Bruxelles).

Sébastien Allard qualifie David d’« artiste engagé » qui « a connu six régimes politiques. Homme des Lumières, influencé comme toute sa génération, par la pensée de Rousseau et celle de Diderot ». David prend une part dans la politique de la Terreur, devenant membre du Comité de sûreté générale et président de la section des interrogatoires (il cosigne des mandats d'arrestation et des mises en accusation). On lui connaît le célèbre dessin de la reine Marie-Antoinette conduite vers l'échafaud.

L’historien de l’art, S. Allard, disserte sur le parcours du peintre David, artiste proche des puissants et du pouvoir. Le critique évoque un peintre qui mène en parallèle à sa carrière artistique, une activité politique en devenant député à la Convention et organisateur des fêtes révolutionnaires - « il est l’un des premiers artistes honorés de la Légion d’honneur ». Sa « peinture héroïque » traite de sujets guerriers, de moments révolutionnaires et de guerre, sinon d’engagement au combat : « David est, avant tout, un peintre d’histoire qui a travaillé la question de l’héroïsme dans une époque portée par l’espoir d’une société nouvelle ». [S.A.]

Le fameux Sacre de Napoléon (1807, 621 x 979 cm) marque l’avènement d’un nouvel empire. La pompe monarchique en révèle les ors, l’hermine, le théâtre du couronnement béni par les puissances épiscopales, les corps d’armée. Parmi la foule des protagonistes, l'ambassadeur ottoman Halet Efendi est représenté en turban, Jacques-Louis David s'est peut-être portraituré dans une tribune avec sa femme et ses deux filles jumelles devant lui, entouré de certains élèves ou collaborateurs.

Le tableau Le Serment des Horaces (1784, 330 x 425 cm), est la transcription de l’histoire légendaire, où les frères Horaces défendirent la cité de Rome face à leurs adversaires les Curiaces, liés par mariage aux femmes représentées dans la peinture de David. L’unique survivant du combat fut l'aîné des Horaces, qui à son retour fut maudit par sa sœur Camille pour la mort de son mari. Les frères Horaces jurent à leur père (situé presque au milieu de la toile) par ce serment, de vaincre ou de mourir dans cette guerre qui les oppose aux Curiaces d'Albe, champions des Albains, cité rivale et voisine. Les trois femmes, formant un groupe à part, ne participent pas à l’horreur du sacrifice. L’on décèle une attitude proche d’une Piéta dans la femme de gauche, enveloppée d’un long voile bleu. Les trois couleurs principales, le blanc, le bleu et le rouge évoquent celles du drapeau français. Les jambes aux muscles saillants des trois frères guerriers (trilogie hommes-femmes) sont savamment disposées, évoquant un ballet tragique.

Suite à cette œuvre, Les Licteurs rapportent à Brutus les corps de ses fils (1789, 323 x 442 cm), l’ombre a envahi la scène, il ne demeure que le corps mort d’un Horace, dont l’on ne voit qu’une partie, caché par une statue, allégorie de Rome. Brutus, le père infanticide, est rejeté au bord du tableau, assis tandis que les épouses réagissent, debout, et protestent - par ailleurs, Horace tuera sa sœur Camille. Ainsi, la peinture de David est une sorte d’uchronie, et en même temps, une métaphore des événements sanglants de la Révolution française.

L’Autoportrait (1794, 81 x 64 cm), à la mine douloureuse, est réalisé en prison, alors que l’artiste est affecté d’une tumeur à la joue gauche. Ses portraits les plus célèbres sont ceux de Juliette Récamier et de Napoléon 1er. Qui n’a pas encore en mémoire ce chef-d’œuvre, Marat assassiné dans sa baignoire, tenant en main la fameuse lettre et la plume, exhibant sa blessure, le couteau du crime à terre ? L’écritoire, tel un cercueil, porte incrusté la dédicace de David. L’étoffe qui recouvre la baignoire est verte, la teinte de la décomposition des chairs. Le drap, tel un linceul, est taché du sang de la victime. Le fond est noir, terreux. Marat semble endormi, arborant un air de sainteté.

Les Sabines (1799, 385 x 522 cm) sont d’une grande complexité par l’enchevêtrement des corps, des armes, le mouvement exalté de la scène. Deux guerriers nus, armés, athlétiques - dont Tatius, roi sabin, à gauche et à droite, Romulus, son bouclier orné de la louve romaine -, encadrent Hersilie, la blanche sabine, qui s’interpose entre eux. Cinq sabines font cercle, leurs enfants-cupidons à terre. L’ensemble rappelle La bataille de San Romano de Paolo Uccello. En outre, le détail des armures, la dynamique de la composition est sans doute un hommage à Poussin.

Le célèbre portrait inachevé de Bonaparte (1797-98), qui a consigné à jamais l’image d’un chef révolutionnaire, contraste avec le portrait en pied de 1812, de ce dirigeant épais, alourdi par le faste, figé sous les ors impériaux, devenu Napoléon 1er, portant l’habit d’un colonel des grenadiers. Quelque part, Jacques-Louis David lutte contre l’effacement du réel, imprime de l’éternité, de la beauté et une maîtrise inégalée dans son répertoire plastique. Les élèves et successeurs de David furent nombreux : « L’atelier de David […] va devenir l’un des plus importants de l’histoire de la peinture, avec celui de Rubens au XVIIIe siècle ». [S.A.] Des femmes y ont été formées, dont Marie Guillemine Benoit (1768-1826), qui a immortalisé la splendeur et la dignité de la femme noire en 1800, devenue effigie et synonyme d’émancipation repris par les études post-coloniales.

Trois textes referment le carnet d’expo, dont l’un de Charles Baudelaire.

L’exposition Jacques-Louis David est présentée au musée du Louvre à Paris du 15 octobre 2025 au 26 janvier 2026.


Yasmina Mahdi



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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.