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J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, Tchicaya U Tam’si

Ecrit par Theo Ananissoh 05.12.13 dans La Une Livres, Afrique, Critiques, Les Livres, Poésie, Gallimard

J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, Édition présentée et préparée par Boniface Mongo-Mboussa, Gallimard, coll. Continents noirs, novembre 2013, 595 pages, 22 €

Ecrivain(s): Tchicaya U Tam’si Edition: Gallimard

J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, Tchicaya U Tam’si

 

On étouffe et sombre à moins ! Imaginez : une séparation d’avec la mère à l’âge de quatre ans (mère et fils ne se reverront que près de cinquante ans plus tard), un père député du Moyen-Congo à l’Assemblée nationale française aux côtés de… Léopold Senghor et Aimé Césaire, une entrée au collège à Orléans à un âge (14 ans) où les autres s’apprêtent à le quitter, une infirmité que trahit chaque pas qu’il fait (pied bot)…

A sa mort en avril 1988, en Normandie, Tchicaya U Tam’si laisse une œuvre considérable faite de romans, de nouvelles, de pièces de théâtre et surtout de poèmes dont la publication aujourd’hui en un volume par Gallimard Continents noirs ne pèse pas moins de cinq cents pages. Ce tome I des œuvres complètes est donc uniquement consacré à sa poésie. L’écrivain et historien des littératures francophones, Boniface Mongo-Mboussa, a déployé beaucoup de talent et de patience pour rassembler des écrits éditorialement dispersés au long de trois décennies. Il lui donne judicieusement un titre emprunté au poète lui-même et qui dit sans aucun doute la genèse de son œuvre.

J’étais nu pour le premier baiser de ma mère

J’étais nu devant Sammy et les hommes

J’aurais froid déjà

sans ce goût de sel noir

dans votre sang noir.

J’ai les ongles d’une femme dans ma chair

Je me saigne pour qu’elle jouisse d’amour

Mais cachez-moi l’image de son dieu

ce fakir dont la grimace me dessale l’âme

mais que les fougères

gardent à la terre

la fraîcheur d’un carré d’eau violente

Épitomé, 1962

 

Cet ouvrage commémore in extremis les vingt-cinq ans de la disparition d’un auteur dont le nom avait été cité pour le prix Nobel ; et nous offre une occasion probante de rendre hommage aux qualités de critique et d’éditeur de Boniface Mongo-Mboussa. Depuis à peu près une dizaine d’années, il introduit dans la littérature africaine en langue française une exigence et une originalité d’analyse qui feront date.

La critique littéraire, forme d’art nécessaire, indispensable, est assez peu développée au sujet des écrits d’auteurs africains de langue française. Des travaux universitaires remaniés et édités, des anthologies qui consistent en des notices biographiques suivies d’extraits romanesques, certes ; mais très peu de cet exercice d’évaluation interne, libre, sans motivation académique des œuvres littéraires africaines. Jusqu’aux écrits du Congolais B. Mongo-Mboussa principalement édités chez Gallimard, dans la collection Continents noirs. L’édition d’œuvres complètes, en soi, est significative d’un accomplissement et d’une maturité tout à la fois de création et de critique littéraires. Mongo-Mboussa est le premier à en proposer en littérature africaine de langue française. Ce volume des œuvres poétiques de Tchicaya U Tam’si qu’il présente suit trois tomes consacrés aux conférences, articles et discours du camerounais Mongo Béti, l’un des plus importants romanciers africains de langue française. Cette publication (Le Rebelle, 2007) elle-même vient après un ouvrage tout à fait inaugural intitulé Désir d’Afrique dans lequel Mongo-Mboussa, dans son introduction comme dans ses questions aux écrivains africains et antillais qu’il a rencontrés au fil des années, éclaire toutes ces créations littéraires.

J’étais nu pour le premier baiser de ma mère bénéficie pleinement de ce sens littéraire éprouvé de Mongo-Mboussa. La préface qui l’introduit, sans délayage de notes en bas de page, répond aussi bien au connaisseur du sujet qu’au lecteur qui aborde cette œuvre poétique pour la première fois. Après ce texte introductif, et avant des repères biographiques judicieux, Mongo-Mboussa laisse le lecteur pour ainsi dire en tête à tête avec une « poésie travaillée par des ruptures de ton et des collages (…) juxtaposant souvent le prosaïque et le sublime ». Une sensibilité qui semble (oui !) bien plus moderne – plus libre en tout cas – que celle de Senghor.

 

Un jour il faudra se prendre

marcher haut les vents

comme les feuilles des arbres

pour un fumier pour un feu

A travers temps et fleuve (extrait), Feu de brousse

 

Je passais par le ciel

quand la mort est passée

l’oiseau en est mort

il tombe dans mes bras !

Rien qu’un peu de mon âme

ne lui rendrait le chant

qui colore encore son bec

l’étoile interrogée

ferma l’œil et ne cilla

La lune prit le voile

non pas par pudeur

mais se consolant mal

qu’aucun astre ne veille

l’oiseau mort que mon souffle

en vain cajole et plaint !

L’oiseau mort, La veste d’intérieur

 

Et ces vers volants pour ainsi dire, à la fin du volume, intitulés « Notes de veille », où l’on devine le poète démuni du paravent des illusions aussi mince soit-il…

 

Pourquoi n’est-elle pas venue

un soir me prendre au berceau

Je n’avais qu’un lit de feuilles

Un rapt facile…

« Cet homme qui voulait piller la nuit était saoul de tristesse :

c’est de n’avoir pas su tuer en lui celle qu’il aimait ».

Laisse-moi d’abord prendre l’âme, tue après, le corps est ce

qui se damne le moins.

 

Théo Ananissoh

 


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A propos de l'écrivain

Tchicaya U Tam’si

 

Tchicaya U Tam’si, de son vrai nom Gérald-Félix Tchicaya, est né en 1931 au Congo-Brazzaville. Poète, dramaturge, nouvelliste, romancier, il est l’une des voix majeures du continent africain. Il est décédé en avril 1988 en Normandie.

 

A propos du rédacteur

Theo Ananissoh

 

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Domaines de prédilection : Afrique, romans anglophones (de la diaspora).
Genre : Romans
Maisons d'édition les plus fréquentes : Groupe Gallimard, Elyzad (Tunisie), éd. Sabine Wespieser

Théo Ananissoh est un écrivain togolais, né en Centrafrique en 1962, où il a vécu jusqu'à l'âge de 12 ans.

Il a suivi des études de lettres modernes et de littérature comparée à l’université de Paris 3 – Sorbonne nouvelle. Il a enseigné en France et en Allemagne. Il vit en Allemagne depuis 1994 et a publié trois romans chez Gallimard dans la collection Continents noirs.

Il a aussi écrit un récit à l'occasion d'une résidence d'écriture en Tunisie, publié dans un ouvrage collectif : "1 moins un", in Vingt ans pour plus tard, Tunis, Ed. Elyzad, 2009.

 

Lisahoé, roman, 2005 (ISBN 978-2070771646)

Un reptile par habitant, roman, 2007 (ISBN 978-2070782949)

Ténèbres à midi, roman, 2010 (ISBN 978-2070127757)

L'invitation, roman, Éditions Elyzad, Tunis 2013

1 moins un, récit, (dans Vingt ans pour plus tard), 2009