Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), Sebastian Haffner (par Didier Smal)
Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933), Sebastian Haffner, traduit de l’allemand par Brigitte Hébert, Babel, septembre 2004, 448 pages, 10,20 €
Edition: Babel (Actes Sud)
Ce livre n’est rien en regard de l’Histoire, c’est juste « l’histoire personnelle d’un jeune homme ni particulièrement intéressant, ni particulièrement important, qui vivait par hasard dans l’Allemagne de 1933 », à en croire Sebastian Haffner, et il se met à la place du lecteur qui soudain commence, arrivé aux deux tiers de Histoire d’un Allemand à « feuilleter ce livre non sans irritation », faute d’y trouver la narration précise et circonstanciée de tout ce qui se passait à Berlin en 1933. C’est de l’ironie. Car bien que Haffner lui-même n’en ait que peu conscience, ce récit commandé par un éditeur anglais en 1939 (l’auteur s’était alors exilé en Angleterre), puis mis de côté et retrouvé seulement après le décès de son auteur, il se pourrait bien que Histoire d’un Allemand. Souvenirs (1914-1933) soit l’un des livres les plus essentiels qui soient pour tenter d’appréhender exactement ce qui s’est déroulé entre 1914 et 1933, et plus particulièrement durant cette dernière année, en Allemagne, ce qui a mené à l’avènement de celui qu’un vieillard juif appelle sarcastiquement « M. Hitler » (qui peut-être, à l’image de Nabuchodonosor qui lui aussi voulut éliminer le peuple juif, « parcourra les prés à quatre pattes en mangeant de l’herbe »).
Ce livre, un témoignage de première main, est partant d’une mélancolie inqualifiable pour qui ne peut empêcher l’espoir de jaillir dans la moindre circonstance : c’est le récit de l’effondrement d’une société, d’un « adieu » sans fin, multiplié à l’infini, à tout ce qui faisait croire en la démocratie, en des lendemains meilleurs, par un témoin anonyme, quelqu’un sans nulle importance, enfin, un juriste quand même, et qui n’y peut rien, à cet effondrement et l’avènement d’Adolf Hitler et son régime délirant et mortifère, avec cet échange terrible daté de 1938 et rapporté au chapitre 29 :
« — Mais il a quand même vraiment réussi là où tout le monde avait échoué !
— C’est bien ça qui est grave !
— Vous alors, vous avez toujours aimé les paradoxes. »
On aimerait à lire un récit de résistant, de quelqu’un qui a su dire « non » à haute, claire et intelligible voix, mais las ! Haffner, bien qu’opposé au régime nazi, montre une Allemagne de 1933 qui se noie directement dans son entièreté, sous la terreur, sous la déformation de tout ce qu’elle a pu être de grand – les tribunaux devenant ainsi le siège de l’iniquité. L’auteur montre la dissolution progressive, inéluctable, petit à petit, d’un monde, celui dans lequel il avait vécu, et c’est cela qui est sidérant. Bien sûr, avec intelligence, il dresse de l’Allemagne pré-nazie un portrait exact, celui d’une nation qui, si elle n’a pas politisé certaines de ses névroses (Haffner évoque « le processus psychopathologique qui, répété des millions de fois, se déroule en Allemagne depuis 1933 »), en a fait des idées qui dominent et peuvent aisément céder le pas à pire : « les idées des enfants de la Grande Guerre, celles du Rennbund Altpreussen et des clubs sportifs de l’époque Stresemann. » Surtout, l’auteur ne s’exempte en rien de ces idées pré-nazies, il se montre citoyen parmi d’autres – à ceci près qu’il fait partie des Allemands non-nazis, majoritaires en cette année 1933, qui n’ont pas su abdiquer leurs propres idées ; ils sont de moins en moins nombreux, dans un pays dont le décor public devient progressivement « des chanteuses, des acteurs, des journaux dont les signatures étaient inchangées à ceci près que toutes étaient devenues nazies ».
Certes, il y a l’incendie du Reichstag, les premières mesures anti-juives (mais qui semblent temporisées : interdiction de fréquenter les magasins, puis à nouveau autorisation, puis disparition progressive de quelques juges et avocats), les camps à destination des futurs juristes, et ceux où on emprisonne des opposants – mais tout cela a l’air tellement surréel et indiscutable, tellement rapidement accepté en tant que norme sociale, ainsi que le présente Haffner, qu’on est soi-même en droit de se demander comment on aurait réagi, voire, tout simplement, si on aurait réagi. La question n’est donc pas de la conscience que la société part au vau-l’eau, mais d’une quelconque marge de manœuvre permettant d’empêcher ce départ. Or, dans la société nazie, cette marge est inexistante, et c’est le pire de l’être humain qui est prié de s’exprimer, et c’est peut-être dans le chapitre 39, l’avant-dernier, qu’est donné l’exemple le plus déshumanisant de ce pire tel que chacun est amené à le vivre : dans le camp de Jüterbog où sont réunis les futurs juristes et avocats pour endoctrinement règne cette horreur qu’est la camaraderie, « un terrain fatal à la pensée, favorable aux seuls schémas collectifs de l’espèce la plus triviale et auxquels nul ne peut échapper, car vouloir s’y soustraire reviendrait à se mettre au ban » de celle-ci.
Ce que met ainsi en évidence Haffner, c’est tout le travail décérébrant du régime nazi, cette machinerie idéologique où la réflexion personnelle n’a plus sa place – les dirigeants pensent pour le peuple, réduit, par la terreur et la violence, à obéir, accepter et applaudir au défilé des nouveaux héros de la patrie. Donc, et sans nul amalgame facilitant, on se rend compte que le récit de Haffner, dans son aspect brut et personnel, est une magnifique mise en garde contre tout modèle de société empêchant d’être soi face au reste, obligeant de correspondre à un dessein unique. Et cette description, cette psychanalyse à peu de chose près, cet aperçu sociologique de l’Allemagne par le bas, résonne à chaque époque comme une mise en garde. Aujourd’hui aussi.
Didier Smal
Sebastian Haffner (1907-1999) est un écrivain, historien et journaliste allemand. Histoire d’un Allemand est son ouvrage le plus connu.
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