Frida Kahlo. Lettres à Diego Rivera (par Yasmina Mahdi)
Frida Kahlo. Lettres à Diego Rivera, éd. Rivages, trad., préf., notes, Roland Béhar, 96 p., 2026, 9€
Edition: Rivages
Roland Béhar (ancien élève de l’ENS, agrégé d’espagnol, docteur en Études romanes, maître de conférences au département Littératures et Langage), nous instruit du parcours de Frida Kahlo (1907-1954) et des partis pris de la femme artiste, grande épistolière. F. Kahlo épouse en 1929 Diego Rivera, artiste muraliste (1886-1957), présenté ainsi : « avec sa stature monumentale et ses airs d’ogre à face de crapaud ». Les lettres publiées et le Journal ici ne constituent qu’une petite partie de la correspondance de Frida, qui décrit Diego à la manière d’un animal exotique : « un batracien, un animal aquatique (…) un être antédiluvien (…) un spécimen » dont « la forme (…) est celle d’un monstre attendrissant ». Elle le surdimensionne en un personnage fabuleux ou grotesque, et l’enserre ainsi dans un mythe personnel.
Elle défend à la fois le peintre et son engagement politique de gauche. Frida emploie un vocabulaire communiste issu de la lutte des classes, sans doute sous l’influence de Rivera et de Trotsky (avec lequel elle a une liaison et auquel elle a dédié un tableau, Autoportrait dédié à Léon Trotski). Rivera est un peintre à succès, un collectionneur qui se veut bâtisseur de la mémoire indienne.
« Il voue une adoration particulière aux Indiens, auxquels il est lié par le sang ; il les aime profondément pour leur élégance, leur beauté, et parce qu’ils sont la fleur vivante de la tradition culturelle de l’Amérique. » [Béhar]. Le portrait littéraire de Kahlo montre le muraliste enraciné à sa terre mexicaine, qu’elle n’hésite pas à qualifier de « génie ». Il y a une certaine naïveté, mêlée d’inquiétude et d’incertitude, face à cet homme beaucoup plus âgé qu’elle, de 21 ans son aîné - plus un père qu’un frère, même si elle le représente parfois en nouveau-né ou en dimensions réduites. Diego la hante, la culpabilise mais ne l’empêche pas d’être lucide au fur et à mesure de leurs rapports matrimoniaux. Frida ira donc jusqu’à déclarer : « Bien sûr, il se débrouille plutôt bien pour un enfant, mais le grand artiste, c’est moi ». [Frida Kahlo, Helga Prignitz-Poda, Gallimard, 2022].
Néanmoins, en 1932, le ton change, auparavant accent de l’éloge et de l’adoration envers le « grand homme ». En 1935, Frida se montre plus amère, au vu des reproches à l’encontre de l’inconduite de son époux infidèle et absent. En 1949, dans l’huile sur toile sur masonite intitulée Diego et moi, Rivera apparaît sur le front de Frida en larmes, Rivera doté d’un troisième œil ; ce qui fait écrire à H. Prignitz-Poda : « Rivera, avec ses aventures, réduit à néant les désirs et les espoirs de Frida ». Les notes de Roland Béhar permettent d’établir des liens entre les missives de Frida et les événements majeurs constitutifs de l’existence des deux artistes. Le ton est parfois cru, agressif car Frida, durement affectée par son accident et son corps martyrisé, se trouve prise en étau à cause de son invalidité, des soins constants des médecins pour calmer ses douleurs et le manque de présence de Diego. Elle va jusqu’à dénoncer le vedettariat, la compromission et les accointances glauques du milieu de l’art.
Les lettres sont signées de noms différents, de surnoms de Frida, ou de son nom entier ou encore de diminutifs affectueux, comme si la grande artiste se dédoublait à travers la relation complexe entre Diego et elle, tantôt doutant de la fiabilité de leur couple ou au contraire exaltant leur amour en le rendant incomparable, presque sacré. Ce qui crée une sorte de figure double s’inversant l’une dans l’autre en un principe de vases communicants. Cette conversation épistolaire redonne chair à Frida Kahlo, depuis momifiée comme une icône, « comme produit de la fridamania » [Béhar], tendance qui occulte quelque peu son caractère énergique. La peinture reste le lien qui unit ces deux êtres, par-delà la colère, les déclarations passionnées, les polémiques et les détails comptables de leur existence matérielle, au train de vie bourgeois. Sa postérité a dépassé celle de Rivera, tant par les implications socioculturelles qu’elle comporte que par la singularité de l’expression au féminin. « André Breton évoquait à son sujet un « ruban attaché autour d'une bombe », tout en voyant en elle « une artiste fascinante et une femme complexe et compliquée, hantée par des fantasmes ennemis ». Par la suite, et avec le recul des années, Carlos Fuentes, Jean-Marie Gustave Le Clézio et d'autres reviendront sur le génie créatif de Frida Kahlo, dont Octavio Paz a qualifié la peinture de « poésie explosive ». [Claude Fell, Encyclopaedia universalis].
Les extraits de son Journal sont particulièrement saisissants par l’emploi de raccourcis, d’une taxinomie inventive et poétique : « (…) le matin naît, les / rouges amis, les grands / bleus, feuilles dans les mains, / oiseaux bruyants, doigts / dans les cheveux, nids de colombe, (…) sang qui entre par la / bouche - convulsion, augure, / rire et des fines aiguilles / de perle (…) ». Ces mots, ces phrases en éructation viennent telles des suppliques et des revendications. Soulignons la maîtrise du langage, imprégné de cultures antique, religieuse (catholique), européenne et d’adhésion au marxisme - ce qui modèle un panthéon extraordinaire et une grande visibilité de la culture mexicaine. Un texte de Patrizia Cavalli (1947-2022) vient clore l’ouvrage.
Yasmina Mahdi
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