Dog fiction, Pia Petersen (par Marjorie Rafécas-Poeydomenge)
Dog fiction, Février 2026, 248 pages, 21 € Pia Petersen Editeur : Plon
Edition: Plon
Impossible de rester de marbre face à cette fiction narrée par un chien « mutant » anthropomorphe, qui nous fait comprendre que finalement, c’est peut-être nous, les humains, qui menons une vie de chien…
L’histoire se déroule au rythme frénétique de la Californie et dans la superficialité dégoulinante de la chirurgie plastique. « La beauté s’extirpe des choses, comme un chirurgien qui exhibe de la graisse d’une cuisse. » La beauté est-elle un mythe ? Faut-il préférer la beauté « qui a été voulue » à celle « qui va de soi » ? Lassé des épidermes frivoles, un chirurgien esthétique farfelu, Orlando, décide de mener un projet fou : opérer un chien, Yoda, pour lui créer un visage humain et le doter du langage. L’opération réussit, mais attire aussitôt toutes les convoitises… Yoda, chien humanisé, découvre alors toutes les turpitudes humaines, leurs contradictions et la puissance du langage.
La formation universitaire de Pia Petersen dote le roman de réflexions profondes qui nous obligent à nous questionner sur notre humanité, et surtout à méditer sur ses fondations. Un visage suffit-il à transformer un animal en humain ? (La question vaut d’ailleurs tout autant pour les humanoïdes.) Ou est-ce l’accès au langage et à sa complexité qui ouvre réellement la voie à l’humanité ? À noter, dans cette veine philosophique, une phrase punchline du roman : « Les robots sont tellement humanisés et les humains robotisés qu’ils se rencontrent au milieu, pour finalement se rassembler au point où l’on peine à les distinguer. »
Loin des robots, Yoda essaie sans cesse de distinguer l’animal qui rugit en lui de l’humain qui sommeille en lui. Mais il observe une vérité qui le surprend : l’humain est cruel. Yoda n’a plus le courage d’idéaliser l’être humain. La présence humaine l’inquiète. On est toujours le cafard de quelqu’un… Goûter du vin, s’affronter à la perversion humaine (et dans le livre, certaines scènes prennent aux tripes), tout cela rend l’animalité tellement plus simple et sauvage. La puissance des odeurs rappelle à Yoda sa condition de chien, mais l’accès au langage le tire vers la complexité et le monde de l’abstraction.
Au fond, l’humain n’aime pas ce qu’il est. « Il rejette le socle de son architecture, à savoir la transformation, l’invention, la création. » Il a tendance à penser « que la transformation de la matière est un crime et que les possibilités inventées représentent sa perte ». Que va devenir l’humanité si les animaux se transforment en humains ? Gagnera-t-elle paradoxalement en humanité ?
Yoda est très surpris de l’arrogance humaine dans la conception de l’amour, comme si l’amour canin n’avait aucune valeur… Pourtant, le cœur et l’amour sont indissociables. Comme l’explique Orlando à Yoda, le cœur est un « muscle plein de mystère ». Il « donne à l’humain du sens et de l’humanité ». Yoda en vient à se demander si, sans la fiction que se sont inventée les humains, l’humain existe vraiment… L’humain n’existe peut-être pas d’ailleurs ; il n’est que l’idée qu’il a de lui-même, et la vérité pourrait le tuer pour de vrai… Les animaux ne seraient-ils pas plus humains que les êtres humains ? À ce propos, l’autrice dévoile à travers sa plume un léger militantisme féministe : est-on plus intelligent que les animaux lorsque nous considérons qu’une femme qui ne procrée plus est périmée, alors que chez les éléphants, les femelles ayant dépassé l’âge de la fécondité guident les autres ? L’humain est parfois bien plus primaire que les animaux…
Au fur et à mesure, Yoda réalise que la complexité humaine est infinie, et que devenir humain, c’est apprendre à assumer ses contradictions. Mais il finit par comprendre la valeur fondamentale de l’humanité : la liberté. Pour cette raison, il refuse d’épouser la jolie bienfaitrice Tara à Las Vegas, qui voulait lui offrir une protection. Il choisit le vent sauvage de la liberté. Un sacré pied de nez à la condition des chiens domestiqués !
Un roman qui nous met au défi de prouver notre humanité.
Marjorie Rafécas-Poeydomenge
Pia Petersen est une écrivaine franco-danoise d'expression française, diplômée en philosophie et installée à Paris. Autrice d'un regard acéré sur la société et les dérives technologiques, elle a publié 11 romans majeurs (dont le récent Dog Fiction en 2026). Son œuvre singulière et engagée lui a valu d'être récompensée par l'Académie française.
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