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Dark Matter, Blake Crouch (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 01.10.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Roman, USA, Gallmeister

Dark Matter, Blake Crouch, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patrick Imbert, Gallmeister/Totem, mai 2024, 422 pages, 9,50 €

Edition: Gallmeister

Dark Matter, Blake Crouch (par Didier Smal)


Information importante, à ne pas considérer tel un défaut : alors que le présent roman n’est encore pour moitié qu’un brouillon, Sony Pictures met plus d’un million de dollars sur la table pour en acheter les droits ; le bon filon a été flairé, et c’est Apple qui en fait finalement une série, co-signée par Crouch lui-même. Et autant être clair : ce roman a effectivement tout du film hollywoodien, avec ses paragraphes d’une brièveté exemplaire (souvent, une ligne et puis baste !), ses dialogues incisifs et son rythme digne d’une superproduction intelligente, façon Christopher Nolan. Pourquoi mentionner ce réalisateur ? À cause d’Interstellar, ce film qui était parvenu à faire d’un trou noir un personnage aussi essentiel que quasi sexy. Pareil traitement de la science avec Dark Matter, qui parvient à faire de cette « matière noire » qui constitue une bonne part de notre univers et pourrait expliquer la théorie du multivers un personnage à part entière, en rappelant au passage qu’il existe toujours un chat qui est à la fois mort et vivant tant qu’on n’a pas ouvert cette satanée boîte…

Donc, on pourrait faire fi de ce livre au supposé prétexte de son absence de valeur littéraire – mais se pose un grave problème : en quoi l’art de la concision et du rythme entraînant serait-il à dévaloriser ? Surtout si c’est mis au service d’un propos plutôt intelligent qui, il est vrai, éclipse quelque peu des personnages qui auraient gagné à être plus étoffés. Le propos est donc éminemment spéculatif : cette supposition, étayée par certaines théories issues de la physique quantique, de l’existence d’un multivers né avec le Big Bang, dû au fait que « chacun de nos choix produit un nouveau monde ». Si je choisis de sourire de façon engageante à telle personne, peut en naître une histoire d’amour ; si je détourne mon visage, cette histoire d’amour n’existe pas – et deux mondes co-existent. À ceci près que c’est infini, puisque la personne peut à son tour choisir de réagir ou non à mon sourire…

C’est dans cette réalité multiple que va être projeté Jason Dessen, un physicien spécialisé dans la mécanique quantique qui a choisi de se consacrer à sa vie de famille (il est heureusement marié à Daniela, ex-critique d’art et ex-artiste) et est désormais professeur de physique dans un lycée à Chicago ; il est un soir enlevé et se réveille dans un univers autre, où il est devenu un génie reconnu – mais où il n’est pas marié à Daniela, femme avec laquelle il a connu une brève relation quinze ans auparavant. Une fois qu’il a compris où il se trouve, et comment il y est arrivé, toute la question pour Dessen est de retrouver sa vie – qui lui a été volée…

L’originalité dans Dark Matter tient en particulier au moyen de voyager d’une réalité à l’autre : une boîte qui ressemble furieusement à la boîte de Schrödinger, conçue pour être étanche à toute radiation, « une molécule capable d’altérer de façon temporaire les réponses cérébrales des trois aires de Brodmann, dans le cortex préfrontal » (de la sorte, la zone de notre cerveau qui supposément nous empêche de constater la réalité du multivers et donc devenir fou est neutralisée) et un couloir infini, effrayant il faut l’admettre, dont chaque porte ouvre sur une autre réalité. Et, au passage, une réflexion, permise par l’aspect spéculatif du récit, sur l’importance de l’état d’esprit avant chaque choix (si la peur gouverne au moment d’ouvrir une porte, la réalité sur laquelle elle ouvre sera effrayante, correspondra à la nature exacte de cette peur – revenons à l’exemple ci-dessus : si j’ai peur d’être rejeté en souriant à cette personne, je provoque ce rejet…) et, surtout, sur l’irréversibilité de tout choix. Non, on ne peut corriger sa vie, ce n’est même pas souhaitable puisque qui nous sommes devenus serait en inadéquation avec la réalité « corrigée ».

Tout cela est donné au fil d’un thriller bien rythmé et à la conclusion aussi déroutante (quiconque peut prévoir la fin avant les dix dernières pages est vraiment fortiche) que fascinante par son ouverture, à laquelle semble faire écho l’installation réalisée par Daniela, devenue artiste reconnue dans une autre réalité : on entre dans un labyrinthe qui fait prendre conscience, selon Dessen, « de l’indifférence sans limites qui nous entoure », et à la sortie duquel se matérialisent les mots suivants signés Mark Twain :

« Rien n’existe.

Tout n’est que rêve.

Dieu, l’humanité, le monde, le soleil, la lune, la nature

des étoiles. Un rêve, un simple rêve. Rien n’existe.

Il n’y a que le vide. Et vous…

Et vous n’êtes même pas vous. Vous n’avez ni corps,

ni sang, ni os, vous n’êtes qu’une pensée. »

C’est de cette aporie apparente et désespérante que l’on peut se détourner grâce à ses choix, matière noire ou pas, semble dire Crouch. Pourquoi pas.


Didier Smal


Blake Crouch (1978) est un auteur américain de science-fiction, d’horreur et de thrillers. Sa trilogie Wayward Pines, adaptée en série, lui a valu une renommée internationale.


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A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.