Dansez sans moi, Zeruya Shalev (par Anne Morin)
Dansez sans moi, Zeruya Shalev, Gallimard Du Monde entier, roman traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, 182 p ages, 20,50 €
Ecrivain(s): Zeruya Shalev
En l’espace de trente ans, que s’est-il passé ? Que s’est-il réellement passé ? De quelles reprises ce roman de Zeruya Shalev a-t-il fait l’objet ? Incompris ou mal compris lors de sa première publication, trente ans après il fait écho.
Tout se concentre autour d’une femme et de sa fille. Les premières pages ont été écrites, Zeruya Shalev le rappelle, alors qu’elle venait de déposer sa fille à la crèche et que, alors éditrice, elle attendait un écrivain dans un café : « Chose rare, je me suis retrouvée désoeuvrée, à observer les mères retardataires qui se hâtaient, tirant de petits braillards affolés par l’imminence de la séparation. Comme elles m’ont paru épuisées alors que leur journée ne venait que de débuter ! » (p.9)
Relation à la maternité et à l’écriture au regard de l’autre, des autres qui, plus ou moins insensiblement, appuie, s’appuie ou se détourne, situation aussi d’une femme cultivée citant Baudelaire, non sans humour : « Je n’ai ni père, ni mère, ni frère, ni soeur » (p.18), et faisant aussi référence à la précarité de la situation de son pays : « (…) si bien que vous n’aurez plus besoin de construire votre fonds sur du plomb durci. » (p.18), déclare le mari de la narratrice à un marchand.
La fillette soudain disparaît : a-telle fugué ? S’est-elle fait enlever ? A-t-elle été abandonnée par sa mère ? A-t-elle une existence réelle ou est-elle un prétexte ? : « Comme elle était assise en face de moi, j’avais l’impression qu’elle était la fille qu’une autre maman avait par hasard posée là. Un colis qu’une autre maman ouvrirait. Une blessure qu’une autre maman panserait.» (p.33). Les personnages n’ont pas de prénom défini ou des prénoms interchangeables, mais plutôt des fonctions, elles-mêmes interchangeables.
Et voici que la maison -un entrepôt - où vivait la famille, père, mère, enfant, prend des airs de « mur des Lamentations » : « Notre entrepôt… (…) était dévasté par les flammes. (…) Tous les enfants du quartier des entrepôts dansent autour du brasier et notre fille se dresse au milieu des flammes... » (p.92).
Et voici que « le mont chauve » apparaît : « Mon mari et la petite roulaient en sens inverse, ils descendaient vers le bas du mont chauve. Ils ne m’ont pas vue et je ne les ai pas vus. Je n’ai pas entendu leurs hurlements désespérés et ils n’ont pas entendu les miens » (p.119). Fuite en avant, rêve, échappatoire ? La narratrice n’y est pour personne. Le sens s’inverse, le mont chauve est-il une idée du Golgotha ? : « Soudain, un mont chauve s’est dressé devant moi de toute sa hauteur. Est-ce l’envers de ce que je voyais de ma fenêtre ? me suis-je demandé, stupéfaite. Impossible à escalader avec des jambes aussi faibles que les miennes...(…) De toutes parts, j’entendais un vacarme d’enfants, d’enfants étrangers, dont les voix, qui lançaient des mots dans une langue incompréhensible, me lynchaient aussi douloureusement que des pierres... (…) Incroyable, ai-je pensé, ce mont est si haut que son pic bleuit. Et chaque recoin en est occupé (…) le principal étant de ne pas se séparer (…) Il n’y a que moi qui grimpe seule, sans mon mari, sans ma fille, sans mon père, sans ma mère, sans mon amour et sans mon ancien amant » (p.138-139).
Ce mont est-il une idée de la tour de Babel ? Faut-il monter ou redescendre ?
« Et soudain, j’ai découvert que je n’étais pas vraiment seule (…). J’ai découvert, fort surprise, que dix hommes (…) m’accompagnaient partout » (p. 139.).
Dix est à la fois l’accomplissement et le retour à l’unité. Est-ce un nouveau chemin à suivre ou plus simplement, ne faut-il pas revenir, pour se retrouver ?
Anne Morin
Zeruya Shalev, née en 1959 dans un kibboutz en Galilée, est un écrivain incontournable de la scène littéraire israélienne. Ses livres, traduits en vingt-cinq langues, sont des best-sellers dans de nombreux pays. Tous ses romans ont été publiés par les éditions Gallimard. Elle a reçu le prix Femina étranger en 2014 pour Ce qui reste de nos vies et le prix Jan Michalski en 2019 pour Douleur.
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