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Couple, Miguel Coelho (par Luc-André Sagne)

Ecrit par Luc-André Sagne 16.09.26 dans La Une Livres, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Poésie

Miguel Coelho, Couple, éditions Le Feu humain, 2025, 44 p. 10 euros

Couple, Miguel Coelho (par Luc-André Sagne)


On pense habituellement qu’un couple se forme par amour et qu’il suffit d’évoquer le premier pour que le second soit présumé. Mais, à y regarder de plus près, ce n’est pas aussi simple. Leur relation, qui semble si évidente, n’a en fait rien de clair. C’est que l’amour est parfois fulgurant, sans lendemain, quand le couple, lui, s’inscrirait plutôt dans la durée. Et que d’autres considérations que le seul sentiment amoureux entrent en jeu. Apparaissant davantage ancré dans les réalités du quotidien, plus concret, le couple est vu comme une extériorisation de l’amour, lui conférant visibilité et reconnaissance sans que soient évités pour autant les conflits qui le traversent, voire les ruptures.

C’est à lui que Miguel Coelho consacre son dernier recueil, intitulé précisément « Couple », au singulier pour en marquer le sens général. Publié aux éditions associatives du Feu humain consacrées à la poésie contemporaine, « Couple » tranche par le style, le ton, la manière d’aller tout de suite à l’essentiel. Dès le premier poème tout est dit ou presque, dans une grande économie de moyens, par quelques mots posés sur la page blanche, d’un vêtement laissé à l’abandon, d’un regard et de ce qu’il crée, et se termine comme un couperet : « sur la chaise une robe / et dans l’œil la silhouette / un fond / le froid ».

On comprend tout de suite qu’on va entrer dans une poésie exigeante, sobre, âpre parfois, volontairement ramassée sur elle-même pour dire plus et plus vite, sans détour, éviter toute complaisance, tout étalage émotionnel. Au fil de la lecture un rythme se met en place, par l’alternance de petits groupes de mots, réunis comme en grappes, presque jetés sur le papier, faussement épars, isolés et densifiés à la fois, et des poèmes plus longs, où le blanc de la page se noircit de mots, comme une urgence à dire, quelque chose qui se dénoue et qui demande à s’exprimer. À tout moment un mot peut éclater au milieu d’associations inédites, dans toute sa plénitude de sens et de sonorité.

Au travers de ce rythme entre poème court et poème long naît d’abord une certaine tension. On sent par moments le risque d’un affrontement, d’un enfermement ou d’un ennui. « Soudain se défait / lui ôte / l’imaginaire / (…) pas d’entrée aux / lices de son sommeil / sinon l’embrasure ». Les gestes sont « asymétriques » et « la chambre sans passion ». Il n’y a plus que du « parler vertical » et bientôt, le couple le constate lui-même, « n’avons plus pied / ni tête pour nos ciels / que des cils sans empire / des larmes pour mémoire ».

Mais s’en tenir là serait insuffisant. Miguel Coelho interroge directement l’idée qu’on se fait du couple. Car le couple renvoie d’abord à un certain nombre de stéréotypes, d’images figées. Plusieurs de ses poèmes nous font sentir en quoi la démarcation habituelle entre les sexes par exemple peut être fragile. Dès le quatrième poème c’est « vers l’impossible / au masculin » que le féminin se dirige et que l’attention se porte.

Il s’agit ici d’explorer le point de passage du féminin au masculin et du masculin au féminin qui peut se produire au sein d’un couple. Comme un moment particulier d’indécision, de flottement, d’attirance pour l’autre jusqu’à s’y fondre. « Il monde / et ne sait-elle / où cela tient » ou bien « elle abolit / vers l’arbre de son trouble / une fois morte / pour atteindre / au partenaire ». Et lui, de son côté, « aimerait aussi dessiner sa vraie bouche / être sa bouche / devenir lèvre et femme ».

Dès lors changent les « polarités », la « pluralité » gagne, « …dans sa polarité / lui di / sait / elle… », et « tout ce que la pénombre mange / se perd dans la pluralité jusqu’à l’aine / phénoménologique ». C’est une autre façon d’être ensemble, une sensibilité différente : « disponible dit-il ». Et « l’espace posé sur lui / comme une peau ». Ou bien « quelqu’un dit / et suis deux corps ». En même temps peut venir un sentiment de perte. « La gorge apparaît / signifie l’abandon / qu’il y a » ou bien « se trahit-elle en lui / j’étais jadis / une part de ton vertige ». Ou d’égarement : « écoute écoute / s’égare-t-elle / battre la nuit sur le silex /…le cœur du timbre ». Le couple fusionnel n’est pas un idéal mais, peut-être, un danger mortel : « Foudroyés dans le flot / de matière argentique / gigantesques de l’ange ».

Attentif à ce qui se fait et se défait tous les jours dans un couple, Miguel Coelho n’en est pas moins conscient qu’il peut former aussi un refuge, une oasis, une sorte de territoire enchanté où s’exercerait une souveraineté que le poète nomme « royauté ». C’est « le pays / du deux des lèvres » dans lequel « le baiser où vivre / se lève », la possibilité pour « lui si large et profond / (de) s’allonger dans le rêve », ou encore « le respir gracile / hors soutien ». À la fois unique, « tout (y) est si pur si fragile / à ne savoir éclore » et proche, « j’ai entrebâillé / l’oasis sur le désert des yeux », un pays où « notre abondance est royauté / armure / dans le souvenir ».

Les mots de Miguel Coelho, rares, presque incandescents à force de retenue creusent ainsi ce que peut éprouver un couple et qui s’apparente à une aventure intérieure où deux êtres ne cessent de se rapprocher et de s’éloigner dans une relation exigeante, contradictoire, sachant « qu’on ne peut vouloir double / un geste dans le rien / car c’est aimer ».


Luc-André Sagne


Après « Quasi-haïkus » paru en 2018 aux éditions Unicité et « 2020 » publié en 2022 aux éditions Le Capital des mots, « Couple » est le troisième recueil de Miguel Coelho édité au Feu humain, une maison d’édition associative créée en 2023 et dédiée à la poésie contemporaine, dont les livres sont fabriqués et composés à la main en papier recyclé. Poète, Miguel Coelho est aussi pianiste improvisateur. Il enseigne la philosophie en région parisienne.


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Rédacteur, poète, critique littéraire.