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Contempler, Nazim Siblot (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 21.09.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine, Les Livres

Contempler, Nazim Siblot (Invitation à l'expérience esthésique) - Illustrations de l'auteur, L'Harmattan, juillet 2026, 292 pages, 29€

Contempler, Nazim Siblot (par Marc Wetzel)

 

Pour le dire d'une phrase, l'auteur joue la contemplation autodidacte, réaliste et autonome contre notre coûteuse (ruineuse, malgré sa "gratuité") et dirigée (soumise aux seuls besoins formés pour elle) hallucination idolo-numérique, dans et par laquelle, écrit Nazim Siblot :

"Infantilisés et prostrés, échine ployée, nous coupons avec le monde réel dans l'attente d'une excitation factice, toujours plus rapidement décevante, nous vouant à un renouvellement indéfini donc structurellement insatisfaisant, qui nous laisse à terme hébétés, dans un piteux mélange de désir non comblé et de saturation écœurée. (...) Appauvrissement nihiliste, obstinément poursuivi, signant l'exil volontaire de l'expérience directe au profit de la compagnie de spectres numériques" (p.274). Et contempler sera le suffisant remède : "Redresser la tête, libérés, afin, littéralement, de nous réincarner" (id.).

Il y a, on le sait, trois "spécialistes" de la contemplation : les philosophes d'abord (qui, depuis Platon, considèrent avec attention et estime les idées et les valeurs, s'en inspirant comme principes suprêmes d'existence), les plasticiens - peintres et photographes - (qui jouissent du pur jeu des configurations, contrastes et teintes, dont ils admirent l'art ou transfigurent la nature), les "spirituels" enfin - ascètes, moines, mystiques - (qui prennent en compte avec délices la manifestation des œuvres de Dieu). Or notre auteur est enseignant de philosophie (même s'il examine et inspecte davantage les Idées qu'il ne les contemple personnellement) et pleinement plasticien (son site témoigne d'une brillante, féconde et cohérente activité de formateur d'apparences), même si, moine, il ne prétend ni ne souhaite en rien l'être (une méditative religiosité n'est pas du tout son fort, et, pour lui, poser que "une âme considère les œuvres de Dieu", reviendrait à dire que ce qui n'est personne contemple ce qui n'est rien).

Qu'est-ce donc que "contempler" ? Un aveugle, bien sûr, n'ayant pas d'images dont jouir, ne "contemple" (plus) rien, comme inversement tout contemplateur, même déjà perspicace par ailleurs, s'en remet plein la vue, s'absorbe dans sa vision. L'homme de quart, ou de garde, ne contemple pas du tout non plus ; il surveille, il contrôle ; en lui, la perception est pure prédation, comme un regard d'archer. L'obsédé, l'espion, l'escroc ne connaissent pas l'attention désintéressée, puisqu'ils ne mobilisent que leur éveil au désirable, et n'observent ce qui les intéresse que pour mieux le posséder. Inversement, un contemplateur "relâche", sinon son attention, en tout cas sa vigilance intéressée et calculatrice : son souci (ou son soin) est, non de voir mieux ce qu'il découvre, mais de découvrir qu'il n'a rien à faire de mieux que voir. Quant à la teneur "spirituelle", s'il est étymologiquement vrai qu'il y a "temple" dans contempler (comme il y a "sidera" - les astres - dans considérer), la contemplation n'est pas une attention au sacré, mais bien plutôt une sanctuarisation de l'attention. "Templum" n'est d'ailleurs pas seulement "temple", mais tout espace de vie que la vue circonscrit solennellement, comme une enceinte de tribunal ou un lieu d'asile. La contemplation n'est pas non plus une attention au second degré (attention à son regard propre), puisque cette "réflexion" sur la perception en cours serait comme une distraction parasite d'elle, mais elle reste (pense l'auteur) une attention abstractive - parce qu'elle découpe un champ d'observation, elle extrait du jeu d'apparences ce qui la comble, tout comme elle s'extrait (se détache) de ses autres intérêts. La contemplation est, c'est vrai, bien plus concrétion visuelle qu'abstraction, mais il est clair que seul un être capable d'abstraction par ailleurs peut contempler. Capable d'abstraction, mais aussi, plus secrètement, capable d'admiration, de recueillement et ... de volupté. Cela fait beaucoup, et nourrit assez la confusion pour qu'on se demande, légitimement, avec l'auteur, ce qu'on peut vraiment contempler sans se mentir ! C'est une question simple, et magnifique : si toute contemplation est aussi spectacle (et donc toujours susceptible, comme tel, de surenchère, diversion et leurre - ou manipulation de l'attention), quand, où, et de quoi, y a-t-il  considération intègre ?

Notre philosophe aura une réponse, humble et résolue, de plasticien. Pour lui, le pur spectacle du monde (il y suffira d'un paysage, c'est-à-dire d'un pays d'apparences - spontané ou construit - à l'ordre autonome et gratuit, et fait, comme tout ce qui est réel, pour devenir bientôt autre chose) est le meilleur antidote à l'impur monde du spectacle. Juge sévère de nos complaisantes, fascinées et distraites addictions à l'image ("nous achetons notre aliénation en croyant affirmer nos désirs", p.270), il entend réhabiliter notre attention constante et lucide au jeu d'apparences du devenir tel qu'il est (ou plutôt qu'il va). Car le spectacle du monde ne nous harcèle (ni même ne nous sollicite) jamais, il ne veut pas fasciner, il ne tarife pas l'agrément qu'on prend à l'observer. Il ne se vexe pas d'être vu autrement, n'attendant tout simplement pas d'être vu. Il ne promet rien; il ne permet même rien, sinon le renouvellement ou l'approfondissement de notre attention à lui : nous fixer ainsi sur lui ne l'arrête ni ne le trahit, mais accompagne seulement mieux (plus fidèlement) son écoulement, son ré-advenir toujours transitoire. Se renouveler ne lui coûte d'ailleurs rien (car la réalité se manifeste, du simple fait de ne pas pouvoir ne pas se produire), et nous renouveler est notre libre affaire, notre souveraine (et sereine) responsabilité. La joie d'enrichir notre perception de la richesse même de ce qu'elle fête et périme n'y dépend que de nous. Tout au contraire d'existences rivées à leurs écrans :

"On peut caractériser la posture contemplative comme accueil, témoignage d'une présence ou, mieux, d'une présentation, dans un processus toujours renaissant. Rompant avec le calcul rationnel et le rapport au monde utilitaire, ainsi qu'avec l'abrutissante aliénation de l'image-spectacle vampirisant notre attention à l'ère du divertissement permanent, le jeu gratuit des formes et des couleurs, libéré, dévoile des virtualités jusque-là insoupçonnées, accroissant l'expérience du réel d'une multiplicité de dimensions nouvelles et enchanteresses" (p.237).

Ce beau livre (clair et instruit, de lecture utile à tous, et qui sait nuancer les auteurs dont il se sert par ailleurs parfaitement bien, comme Merleau-Ponty, Wittgenstein ou Mikel Dufrenne) est d'abord une saine apologie de l'attention - qui est, par la contemplation, comme l'effort libre et constant de sortir la perception même de son enfance, tout en renouant avec l'enfance vraie de la perception même - qui aura, en chaque début de vie humaine, fêté son propre pouvoir sensible, avant de s'ordonner elle-même d'objets, concepts et procédés. Une attention pourtant ici sans illusions, parce que sans ambition : l'auteur ne croit simplement pas que l'attention soit d'abord interprétation, c'est-à-dire effort de réveiller le sens enveloppé dans les formes qui apparaissent. L'attention fait saisir le point où l'on en arrive (pour diriger ce qu'on commence, le vouloir est requis, non elle, dit Alain), et la contemplation est ici une attention sensible à sa propre advenue, non à ce qu'elle ferait advenir. Alors que dans l'ambition, on n'est attentif qu'à vouloir, on ne veut, contemplant, qu'être attentif.  Percevoir pour percevoir est joyeux privilège de l'artiste, disait Bergson, car, écrit Siblot, "une fois le percept dépouillé du concept comme de l'affect, on atteint le noyau nu de l'expérience sensible" (p.147). Pour en obtenir quoi ? Une plénitude artisanale, qui guérit d'être soi en nous enchantant simplement d'être, apparence ne manifestant rien moins (mais aussi rien de plus) que la manifestabilité même de toutes choses. Elle qui, selon l'auteur, n'a pas besoin d'avoir du sens pour être vraie.


Marc Wetzel


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A propos du rédacteur

Marc Wetzel

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.