Comme on fixe le soleil, Alexandra Fuller (par Laurent LD Bonnet)
Comme on fixe le soleil, Alexandra Fuller, Plon-Feux croisés, 2026, traduction Marie Hermet, 279 pages.
Edition: Plon
Se résoudre soi-même ou résoudre le monde ?
Depuis que Doubrovsky a damé le pion à Flaubert, on a bien compris que la position du curseur qui sert à définir ce qui est, ou n’est pas fiction, avait du plomb dans l’aile. Aujourd’hui, nul n’est plus tenu de se justifier puisque tout fait histoire, récit ou roman, l’écrivain de fiction est devenu une sorte de pièce rare, et l’édition y trouve largement son compte, car ce qui n’était jadis que littérature de trou de serrure – l’exposé brut et sans fards de l’intime – a conquis de vastes parts de marché ; n’est-ce pas là (que l’on soit éditeur prétendu indépendant ou dit assujetti), ce qui pérennise le modèle économique ? Vendre, et pour cela, perpétuer le flux ?
Ainsi Alexandra Fuller, tout en changeant d’éditeur et de traductrice, construit-elle une œuvre dont le cœur balance entre fiction et récit. Celui de la vie romancée de Colton (Une vie de cow-boy), avait frôlé le roman. En attendant le printemps y fut sa première incursion réussie, en 2018.
Depuis, le récit de soi a repris le dessus, mais il faut bien comprendre deux constantes de cette auteure : d’abord sa vie, depuis son enfance en Rhodésie, avait fait roman. Tant et si bien que le “JE autobio” dont elle s’emparait en 2020 dans À l’ombre du baobab prenait très vite, et avec grâce, valeur de personnage. Ensuite, son talent d’écriture rebat les cartes. Dans le sens où, avec Fuller, être aficionado de la pure fiction ne sert plus à rien. Cette auteure a le chien d’aller cueillir l’émotion chez le plus enragé des contempteurs du “je vais vous raconter ma vie, parce qu’elle vaut le coup d’être connue, en tout cas plus que celles de ceux qui ne savent pas raconter la leur.” Non, décidément on n’y peut rien. Fuller est une conteuse. Ce n’est pas donné à tout le monde.
Alexandra Fuller est devenue une vilomah[i], le jour où son fils, enfant venu de l’espace avec Hale-Bopp en 97, meurt la nuit du 26 juillet 2018 – on l’apprenait dans les dernières lignes de À l’ombre du baobab – la nuit où Mars n’a jamais été aussi proche de la Terre depuis soixante mille ans : “Fi apporté par une comète, tué par une planète. Si vous êtes aveugle aux signes du monde naturel, alors vous ne voyez rien !”
Rien d’autre. Mais tout cela : c’est sans cesse incandescent, ça vous arrache des larmes, soutenu par l’écriture, son esthétique brouillonne, brillante et familière, offrant au récit une patte amère et prégnante avec laquelle Fuller nous balade dans son deuil, de mois en mois, et bientôt au fil des années. On n’y peut rien, l’absorption est consommée à notre âme dépendante. Si on est femme, l’empathie ne peut qu’être totale, tant la chair de ma chair habite le récit à chaque ligne. Si on est homme, on comprendra mieux quelle part de dépossession incarnée reste inaccessible. Il n’est pas certain que l’on s’en console avec les nombreuses citations d’auteurs qui émaillent la narration. Il y régnerait presque la fragrance d’une légère essence name dropping, si l’on n’imaginait cette femme se retourner pour survivre, désespérée, vers la ressource de pairs fraternels – Rabia, Kafka, Lawrence, Saint Exupery,le poète Richard Siken qui s’était immiscé un jour dans sa yourte et qu’elle retrouve : “J’ai fixé mon attention sur la lune. La lune froide, la lune des longues nuits. (…) Tu seras toujours seule et puis tu mourras.” Sûrement elle s’y replonge, retenant ce qui pourrait l’aider à s’extraire du gouffre d’où elle s’écrie à pleins poumons.
On suit donc Alexandra Fuller, tout le temps, partout, avec ses filles, sa compagne d’aujourd’hui, une vieille amie, le père de ses enfants… On aura compris, au fil du récit – puisque vision sur l’intime il y a – que côtoyer Alexandra n’est une sinécure pour personne, mais une passion pour tous. Elle finira par trouver une voie libre, au bout du deuil, là nous confie-t-elle, où un bosquet de trembles va pousser autour de la yourte, avec ses feuilles vertes, jaunes, rouges, mortes (…) Je serai comme une montagne qui fend les nuages ; que viennent les intempéries, encore et encore. Je serai debout.
Que nous reste-t-il de ces deux cent cinquante pages de confidences brutales, fort bien traduites par Marie Hermet ? Je me suis posé la question en refermant le livre. Plusieurs mois après, je demeure incapable d’y répondre. Et pour être franc, une partie de l’intérêt qu’on éprouvera proviendra – l’éditeur le sait bien – de cet infime et pourtant indéniable parfum d’exotisme que procure toujours un récit en provenance de lointains confins nord-américains. Il n’est pas certain que le même, aussi brillant eût-il été, mais prenant place à Garges les Gonesses ou Quimper, ait pu bénéficier de la même patine. Mais on ne va pas bouder notre plaisir pour si peu : lire Fuller, c’est surtout s’aventurer dans l’univers d’une femme bouleversée : américaine qui essaie de ne pas trop l’être, africaine par destin colonial, Anglaise de culture et de langue, mais surtout une femme enracinée dans le vivant, voici la seule légitimité qu’elle revendique depuis son départ du Zimbabwe en 1994, pour s'installer dans les grandes plaines du Wyoming, “à l’ombre, raconte-t-elle en entretien, des plus anciens esprits des montagnes Teton (…) là où écrire, c’est donner voix au silence, permettre au blizzard de devenir langage.” L'écrivaine est née ici.
Sans comprendre tout à fait ce qui reste en nous de ce récit, on sait au moins qu’il répond à une forme de responsabilité de l’écrivain telle que définie par un autre vivant et sauvage, Jim Harrison : “donner une voix à ceux qui n’en ont pas.” — ou n’en ont plus, dans le cas de Fi.
Et si, en dépit de toute attente, Comme on fixe le soleil reposait l’éternelle question du “pourquoi écrire” : pour se résoudre soi-même ou pour résoudre le monde ? Qu’aurait alors résolu Fuller ?
Un peu la question d’une émotion esthétique franche et sans pathos inutile, c’est certain, mais rien de fondamental ou d’universel, si ce n’est chez les lectrices en quête de littérature réparatrice, car voici le défaut du genre : l’identification est son unique came. L’auteure s’est donc résolue elle-même, à l’évidence, et en compagnie de ses proches, mais la lisent-ils ? En réalité, elle a surtout résolu la mémoire de Fi. Rien n’est plus légitime que cela ! Tout enfant qui meurt mériterait un monument. Fi a eu de la chance : une mère capable de l’ériger.
Laurent LD Bonnet
[i] Mot créé par Karla Holloway en 2009, venant du sanskrit signifiant “contre l’ordre naturel”.
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