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Cher Voltaire. Correspondance de Madame du Deffand avec Voltaire (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 03.11.26 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Correspondance, Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Cher Voltaire. Correspondance de Madame du Deffand avec Voltaire, éd. d’Isabelle et de Jean-Louis Vissière, nouvelle édition, éditions Des Femmes, 384 p., 2026, 25 €

Edition: Editions Des Femmes - Antoinette Fouque

Cher Voltaire. Correspondance de Madame du Deffand avec Voltaire (par Yasmina Mahdi)


L’épistolière philosophe

 

Marie de Vichy-Chamrod, marquise du Deffand (1697-1780), « vieille dame aveugle, désillusionnée, aigrie » [Isabelle & Jean-Louis Vissière], a tenu un salon des plus brillants à partir des années 1740, « un foyer d’attraction, un lieu où souffle l’esprit parisien » [Idem]. L’on y rencontre les grands seigneurs et les gens de lettres, mondains et intellectuels, diplomates et altesses de toute l’Europe. Bien avant l’ère des Romantiques, Mme du Deffand et Voltaire (1694-1778) souffrent de « spleen », de « vapeurs noires, de vapeurs anglaises » [Id.]. Un pessimisme, une horreur de la mort, des angoisses teintent cette correspondance effervescente. À ce propos, citons Voltaire : « le peu que j’ai encore à ramper sur le tas de boue où la nature nous a mis », et Mme du Deffand : « depuis six semaines ou deux mois je suis noire comme de l’encre ».

La célèbre salonnarde et écrivaine, affronte Voltaire aux « mesquineries de femmelette » [I., J.-L. Vissière], elle qui ne put recevoir l’éducation intellectuelle et philosophique réservée aux hommes : « Le conditionnement qu’elle a subi au couvent et dans les salons finit par oblitérer en elle toute velléité de révolte et lui interdit même les ambitions littéraires » [Id.]. Une correspondance assidue s’étend de 1758 à 1779 : « tout ce qui me vient de vous me tire de la léthargie qui devient presque mon état habituel (…) je vous trouve le seul homme vivant qui soit sur terre » - phrase qui ressemble presque à une déclaration amoureuse… Voltaire est quasi déifié : « vous êtes le seul saint devant qui je brûle ma chandelle ». Voltaire épistolier se fait précieux en nommant ses écrits « quelques rogatons ».

Voltaire, en exil en Suisse, entretient Mme du Deffand de ses « plaisirs » (la création d’un théâtre chez lui) ainsi que des faits du temps, des doléances dues à leur grand âge et du souhait de vivre longtemps. Chacun use de noms de codes pour mentionner des personnages illustres, certains oubliés, honnis ou encensés. La grande épistolière affirme ses choix esthétiques : « On nous donne des tragédies, des romans abominables, et qui ne laissent pas d’avoir des admirateurs. Le goût est perdu ». Ainsi, la femme de lettres soumet son avis au philosophe, et le ton est relativement égalitaire. Et Voltaire de rétorquer : « Vous voyez surtout à merveille le ridicule de la façon d’écrire aujourd’hui. Le style qui est à la mode ne porte plus que jamais à écrire avec la plus grande simplicité ». Nonobstant, ces deux grandes figures du siècle des Lumières attaquent vertement Jean-Jacques Rousseau (1712-1778), et d’autres écrivains à la mode, ce qui donne lieu à des dissensions. Parfois, la duchesse de Choiseul (1734-1801) se fait l’intermédiaire entre ces missives, et l’on appréciera son bon sens et son intelligence : « l’animadversion des gens de lettres me paraît la plus dangereuse des pestes ».

En aparté, l’on suit les péripéties du siècle, dont la mort de Mme de Pompadour (protectrice des arts et des gens de lettres, qui s’est affirmée comme le mécène du royaume et le conseiller du prince, même s’il est difficile de se faire l’avocat des écrivains auprès d’un roi que la lecture ennuie et qui se méfie des idées nouvelles ; elle soutient pourtant Voltaire et ne ménage pas ses efforts en faveur de l’Encyclopédie). Puis, à mi-mots, l’on sent la crainte envers le roi et la monarchie absolue, souverain qui a le droit de vie et de mort sur ses sujets, les courtisans à ménager (et à méfier).

Par ailleurs, « Mme du Deffand, comme Voltaire, déteste Rousseau et critique Diderot, dont Le Père de famille, illustration du nouveau théâtre, choque son goût classique. Querelles sanglantes (…) » [I., J.-L. Vissière]. La querelle encyclopédique, entre les Encyclopédistes et les Anti-Encyclopédistes fait rage, qui n’est pas sans rappeler la violente querelle des Anciens et des Modernes, ce que souligne Mme du Deffand, en philosophe avertie : « Monsieur, soyez sûr qu’il n’y a rien de plus ennuyeux, de plus fastidieux que tous ces écrits et tous leurs auteurs ; des cyniques, des pédants, voilà les beaux esprits d’aujourd’hui ; votre nom ne devrait jamais se trouver dans leurs querelles ». Voltaire, au cours de ses réponses, parlant de lui à la troisième personne, attaque les Jésuites et les Jansénistes, « frappant à droite et à gauche sur saint Ignace, et sur Calvin », et pourtant, avoue que « Le Pentateuque et L’Arioste font aujourd’hui le charme de ma vie ».

Le ton est tantôt élogieux, tantôt assassin, et nous y retrouvons des modèles d’éloquence, de l’art de créer du persuasif vraisemblable et du beau langage français. Certains détracteurs de l’époque soupçonnent que la tyrannie des idées domine dans cet échange, spécifiquement en ce qui concerne Voltaire. Ce que souligne Mme du Deffand : « Tous discours sur certaines matières me paraissent inutiles, le peuple ne les entend point, la jeunesse ne s’en soucie guère, les gens d’esprit n’en ont pas besoin, et peut-on se soucier d’éclairer les sots : que chacun pense et vive à sa guise, et laissons voir chacun par ses lunettes (…) quelque opinion qu’aient les hommes ils y veulent y soumettre le monde ». Sans parler de féminisme à proprement dit, Mme du Deffand apprécie l’originalité des Contes de Mme d’Aulnoy (1652-1705) - littérature nommée « passade » par l’ermite de Fernay -, un des écrits fondateurs de la littérature française d’après certaines chercheuses, comme l’a été le premier roman moderne La princesse de Clèves en 1678.

L’Ancien Régime n’est certes pas un modèle de démocratie ni de liberté : lettres de cachet, censure, exils forcés, intolérance religieuse, absolutisme, émeutes de la faim, exécutions, torture. Citons encore une fois un morceau éclatant de cet échange profus et élégant de la fameuse épistolière, dont la cécité l’afflige douloureusement : « Il me serait bien doux, je ne saurais dire de vous voir, mais de vous entendre : quel plaisir j’aurais que vous entrassiez dans ma chambre sans que l’on vous annonçât, et que je vous reconnusse au son de votre voix ». La santé est un sujet récurrent dans la correspondance entre Marie de Vichy-Chamrod et François-Marie Arouet et présente un témoignage précieux sur la médecine du 18ème siècle.


Yasmina Mahdi


Agrégée de lettres, spécialiste du 18ème siècle, Isabelle Vissière était professeur émérite de littérature française à l’Université de Provence, chargée de cours à l’ISTR. Spécialiste de la littérature du 18ème siècle, Jean-Louis Vissière a été coauteur avec son épouse, Isabelle Vissière, de plusieurs ouvrages, et maître de conférences de littérature française à l'université de Provence.


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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.