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Ce qui nous revient, Corinne Royer (par Pierrette Epsztein)

Ecrit par Pierrette Epsztein le 25.01.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Ce qui nous revient, Corinne Royer, Actes Sud, janvier 2019, 272 pages, 21 €

Ce qui nous revient, Corinne Royer (par Pierrette Epsztein)

Dans le dernier roman de Corinne Royer, l’énigme du titre Ce qui nous revient est propre à intriguer le lecteur. Un voile se lèvera peu à peu au fil des pages et si la question reste en suspens, ce n’est pas primordial. Souvent, la question est plus importante que la réponse.

Le roman s’ouvre sur un prologue. La scène se passe à Paris, rue de Douai. Une rapide et haletante montée de cinq étages, un bouquet de vingt-et-une tulipes. Ce nombre n’est pas anodin. La clef de ce mystère chiffré se révèlera très vite à nous. Deux femmes se retrouvent après trois mois d’absence.

Toute l’intrigue se noue autour de ces deux femmes, dont au départ les chemins ne devaient pas se croiser. La première, âgée de quatre-vingt-douze ans, c’est Marthe Gautier, pédiatre, cardiologie, chercheuse, technicienne dans un laboratoire de cultures cellulaires, et pionnière dans la découverte de la trisomie vingt-et-un. On fera tout pour l’effacer, l’abolir, la nier. Elle sera « La chercheuse dépossédée » par Jérôme Lejeune, soutenu par les mandarins de la médecine. La deuxième c’est Louisa Gorki, jeune femme de vingt-six ans, qui fait des études de génétique. Elle est en dernière année de médecine à Marseille et tente de finaliser une thèse intitulée justement « De la culture cellulaire à la mise en évidence d’un chromosome surnuméraire dans le syndrome de Down. Découverte de la première aberration chromosomique autosomique (1959) ».

La rencontre entre ces deux femmes se fera « sur les conseils insistants de son professeur de génétique ».

Entre elles deux, au fil des mois, se noue une relation qui va avec le temps se transformer en sincère amitié. Apparemment tout les sépare. L’une, Louisa Gorki, a longtemps vécu dans le Var, l’autre, Marthe Gautier, est née en Seine-et-Marne, l’une vient d’une famille de paysans dont la mère a quitté l’école après l’obtention du Certificat d’études primaires, l’autre vient d’une famille d’artistes. Sa mère, Elena Paredes, est soprano, son père, Nicolaï Gorki, artiste peintre s’estime un raté et devient un faussaire et peint avec brio de « faux Cocteau ».

Tout le récit tourne autour des raisons profondes qui vont rapprocher ces deux femmes. Nous réaliserons en définitive que le hasard a peu de part dans cette confrontation.

Autant la vie de Marthe est sage. Elle a grandi à la campagne, a vécu à Paris, a passé un an aux États-Unis où elle a pu commencer ses recherches, est rentrée dans la capitale. Au moment de sa retraite, elle se retire à Ocquerre, la maison aux trois cheminées, celle de son enfance. Sa vie se déroule entre de longues promenades, la création d’un herbier, de la peinture sur des porcelaines. Quand la fatigue ne lui permettra plus ces activités, elle retournera passer ses jours tranquillement dans le même appartement parisien, n’attendant plus grand-chose de sa fin de vie. La venue de Louisa dans son existence va bousculer sa torpeur et ramener de l’imprévu. Autant la vie de Louisa a été agitée. Ses parents sont des bohèmes, déménagent sans cesse. Elle vit une petite enfance heureuse. Un choc initial transforme sa vie de petite fille libre et rebelle. Elle va vivre un terrible abandon lorsque qu’à dix ans, sa mère, qui devait s’absenter durant trois jours, disparaît durant plus de vingt ans. Après dix-huit ans d’amour heureux, son père se met à dérailler et la vie insouciante de Louisa dérape alors.

« Avant le vent mauvais.

Avant la chute.

Avant le bec dans la poussière ».

Dans ce roman, les anecdotes s’emboîtent, s’encastrent, se combinent, s’interpénètrent, les évènements se répondent, des intérêts, des passions communes se tissent entre les deux femmes dans un singulier effet miroir. Malgré tout ce qui les sépare, le récit avançant, nous finissons par réaliser, par maints petits détails, à quel point leurs vies sont intimement liées.

Autour de ces deux héroïnes, un défilé de personnages pittoresques va, peu à peu, échafauder la charpente du récit. Le petit Bruel, Le facteur, accompagnera Marthe toute sa vie, de sa campagne à Paris. C’est une sorte d’Hermès, messager des dieux, donneur de la chance, gardien des routes et carrefours, dieu des voyageurs, des commerçants, des voleurs. Autour de Louisa, « l’Oncle Freguson », « farfelu, propriétaire de la Maison du Poète, initiera son père aux arcanes d’un trafic tout aussi juteux qu’illégal ». Comme dans L’Odyssée, seul le chien de la maison comprend la tragédie qui se noue.

Les chapitres s’entrelacent, consacrés chacun à l’une des héroïnes et va ainsi dérouler tour à tour les deux existences.

La prose se combine avec des poèmes. Certaines parties, issues des carnets de Marthe, sont présentées en italiques. Ils permettent à Louisa de plonger au cœur de la vie de Marthe. Souvent le passé et le présent des deux héroïnes se confondent au point que, parfois, le « je » devient un « nous ». Dans de longues descriptions, la nature qui joue un rôle essentiel ou le décor des habitations enluminent le texte et nous emportent du côté de la poésie élégiaque. Le rythme varie selon les moments. Parfois, il est très rapide et l’écriture les resserre, parfois il ralentit et les phrases s’étirent.

En lisant Ce qui nous revient, une étrange sensation se manifeste. Le lecteur a le sentiment de flotter entre des faits ancrés dans le réel, attestés par des documents et une atmosphère de conte où l’on est dans le temps et hors du temps, dans un « ici » et « un ailleurs », dans le réalisme et dans le fantastique, où les sujets sont intégrés dans une société et dans le même espace installés dans un monde imaginaire, où les héroïnes partent en quête d’une mission à remplir, d’un but à atteindre. Les deux femmes sont parfois immobilisées par des éléments perturbateurs, elles traversent des épreuves qualifiantes et finissent par triompher de l’adversité.

Dans ce récit, pouvons-nous discerner un plaidoyer féministe ? Oui, dans une certaine mesure, puisqu’il prend la défense d’une femme qu’on spolie de sa découverte au profit d’un homme qui la détourne à son profit avec la complicité et l’autorité incontestée des mandarins de la médecine et de l’autorité du monde de la science. Cette réflexion s’étend à l’exclusion des femmes à travers l’Histoire. Mais la narration ne se limite pas à ce discours. Il nous dévoile le tâtonnement qu’exige toute découverte scientifique, il nous indique des chemins de vie possibles façonnés par des joies et des chagrins, des dualités, des cruautés, il nous divulgue la félicité et le tragique de l’amour. Il dessine aussi deux caractères bien trempés qui se battent pour leurs valeurs, aidés ou empêchés par leur entourage. Il parle d’existences multiples et contrastées, originales, d’exception, orientées par une exigence de justice et d’équité. Il démontre un désir d’acceptation et de reconnaissance sans limite de la différence. Il parle de situations atypiques mais offre au lecteur des possibilités d’identifications positives.

Peu à peu, le titre s’éclaire d’une lumière, plus contrastée. Ce qui nous revient, bien sûr, c’est ce qu’on nous a volé et dont on exige la restitution, mais c’est aussi ce qui nous a construit, ce qui nous a fait ce que nous sommes avec toutes les embûches qui nous attendent et les protections dont nous avons pu bénéficier, ce sont les relais qui jalonnent nos chemins, c’est comment nous acceptons les mains qui nous sont tendues, c’est ce que nous faisons des rencontres qui nous ont déterminées mais pas limitées. En clair, Ce qui nous revient, n’est-ce pas essentiellement la liberté que nous nous octroyons pour accéder à nos désirs ?

Une musique envoûtante circule tout au long de ce roman. Musique douce-amère qui, finalement incite chaque lecteur à se poser une série de questions en cascade.

Le hasard existe-t-il ou bien sommes-nous guidés inéluctablement par notre inconscient qui nous pousse vers certaines personnes avec lesquelles nous avons, sans le savoir, des trajectoires similaires ? Quelle part tient notre héritage familial dans nos parcours de vie ? Comment nous construisons-nous avec et contre notre passé ? D’où proviennent les choix profonds qui conduisent notre désir ? Comment nos sociétés pactisent avec la norme, la réclament, et comment acceptons-nous les êtres « différents » avec leurs richesses occultées ?

Presque à la fin de l’ouvrage, lors d’une rencontre insolite entre des enfants trisomiques et Marthe Gautier en présence de Louisa, la rengaine qu’Ivan (un de ces enfants différents) se répète souvent et qu’il « cite d’une traite, syllabe après syllabe, parfaitement distinctement, cette réplique de Forrest Gump :

– La vie, c’est comme une boîte de chocolat, on se sait jamais sur quoi on va tomber ! » n’en finit pas de se propager au long des pages et nous envoûte. Elle nous poursuit longtemps après que nous ayons refermé le livre et nous ravit. Ne serait-ce pas, comme après toute lecture puissante, ce qui nous revient ?

 

Pierrette Epsztein

 

Née en 1967 à Saint-Etienne, Corinne Royer est directrice d’une agence de communication. Elle vit entre Saint Etienne, Paris et Uzès dans le Gard. Elle est réalisatrice de documentaires et auteur de romans. Elle intervient en tant que rédactrice indépendante pour plusieurs magazines. Elle collabore également avec des artistes à l’édition d’une collection intitulée « Résidence en résonance ».

 

  • Vu: 1981

A propos du rédacteur

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Rédactrice

Membre du comité de Rédaction

Domaines de prédilection : Littérature française et francophone

Genres : Littérature du "je" (autofiction, autobiographie, journaux intimes...), romans contemporains, critique littéraire, essais

Maisons d'édition : Gallimard, Stock, Flammarion, Grasset

 

Pierrette Epsztein vit à Paris. Elle est professeur de Lettres et d'Arts Plastiques. Elle a crée l'association Tisserands des Mots qui animait des ateliers d'écriture. Maintenant, elle accompagne des personnes dans leur projet d'écriture. Elle poursuit son chemin d'écriture depuis 1985.  Elle a publié trois recueils de nouvelles et un roman L'homme sans larmes (tous ouvrages  épuisés à ce jour). Elle écrit en ce moment un récit professionnel sur son expérience de professeur en banlieue.