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Bonne nuit, Chipie la galette, Jean Pierre Nedelec (par Marc Wetzel)

Ecrit par Marc Wetzel le 03.09.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Cette semaine, Les Livres

Bonne nuit, Chipie la galette, Jean Pierre Nedelec - Editions La Part Commune, 74 pages, avril 2026, 12€

Bonne nuit, Chipie la galette, Jean Pierre Nedelec (par Marc Wetzel)


"Pourquoi voulez-vous que je deuille ? Je ne veux pas deuiller.

Pas d'œillet ! pas d'œillet ! juste couler dans un vase

bien profond des larmes sucrées-salées juste assez chaque jour

pour ces œillets de poète que tu m'offrais retour du marché

des Lices." (p.51)

"Bonne nuit, Chipie la Galette", titre inattendu pour un chant de disparition (de la bien-aimée) ! L'ode funèbre hilarante (même si elle est franche et particulièrement émue) n'est pas un genre couru (ni facile !) : Jean-Pierre Nédelec y salue sa compagne peintre Maryvonne d'un sobriquet qu'on devine ancien et affectueux : Chipie la galette, qui donne le ton de cet hommage si peu solennel, mais d'une étrangement familière gravité (des tags clownesques nous attendant dans une chambre mortuaire font baisser les yeux en nous taquinant le cœur).

Qu'est-ce qu'une "chipie" ? Une "pie", oui, d'abord, dit le dictionnaire étymologique, une dame plutôt curieuse, donc (fouineuse de ses occasions et de vos faits et gestes), soucieuse de "chiper", de soustraire ce qui brille - mais de chiper ici le bijoutier plutôt que ses bijoux ! Quelqu'une de vive et finaude, donc, qui, sans être forcément toujours agressive, sait saisir les occasions de se satisfaire, et, disons, (voilà la "chipie" que le terme fait imaginer) pose joliment ses conditions. Une femme élégamment exigeante, que sa loyauté n'empêchait pas d'être une chieuse, ou qui n'hésite pas à jouer des tours pour bâtir mieux son destin. Mais "chipie" n'est qu'une sorcière soft, très amateur, intermittente, pour rire - et chez qui le don de complicité n'est pas un vain mot. La chipie titille, mais ne trahit pas. Elle vous secoue, mais ne vous largue pas. Son franc-parler, et son libre-réagir méritent indulgence, car la chipie ne vous vole que les instants de grâce qu'elle vous soutire. Elle s'appelait donc Maryvonne, apprend-on ci et là, et elle était peintre : voilà tout l'introït de notre (assez facétieux) Adieu.

Cela dit, la chipie est ici l'amoureuse morte, et lui souhaiter - avec le titre - "bonne nuit" peut paraître vœu bien ironique du compagnon supposé transi - mais cela signifie qu'après la splendeur des nuits d'amour (rappelées sans orgueil, mais non sans malice), la nuit de l'amour elle aussi a du bon (à qui veut bien s'en instruire) et que - en tout cas pour le survivant du couple - le néant d'un autre peut servir (ce que toute élégie de l'histoire de la littérature démontre). L'espièglerie de l'expression signifie quelque chose comme : tu aurais beau faire, ma bien-aimée, et feindre de séduire au-delà de moi ; mais le néant n'est pas rival sérieux ! Autrement dit - et c'est ce que vient dire l'épigraphe de Louise Glück offerte en début de livre : quoi qu'il en soit, la nuit du monde ne peut pas être plus sombre que lui !

Et c'est ici Chipie la galette (clin d'œil bretonnant ?) ; cette galette n'est en tout cas pas la triviale fiente d'un gros oiseau de mer, rapportée p.17 :

" ... Hier encore je prétendais

que les goélands ne chient pas sur les tombes, plus enclins

à lâcher galette odorante sur les pare-brises citadins ;

tout faux car un salopiaud ne t'a pas ratée, larme blanche"

Cela dit peut-être (horriblement) qu'une morte, comme une galette, est faite pour être mangée, car "les morts aussi s'usent, ô Maryvonne ..." (p.43). Mais la galette rappelle, étymologiquement (galette, c'est simplement galet domestique et digeste), que l'absence met tout à plat - absence, elle, non-comestible !

"... Mais pas de manières entre nous, peu utiles

ces mots dessinent une vieille image qui me poursuit

ces parlotes post-absence, car c'est l'absence mon amour

qui gèle l'esprit, la solitude m'en fout, mais l'absence ..." (p.24)

Trois leçons essentielles touchent :

La première, de franche honnêteté, qui tient dans la remarque suivante : notre amour était censé valoir mieux que nous, mais en réalité, bien souvent ... Un étonnant passage (p.38) suffit à le dire :

" ... je ne suis pas fier de ces mots balancés

ni honteux au final de l'énergie de nos passions à

l'emporte-pièce, incorrigibles imbéciles qui chassions

en rougissant ce spectacle lamentable d'amants mal tenus

devant nos amis. Ils souffraient de cette véhémence.

Nous nous sommes aimés pour cela aussi, cette vigueur

des élans, qui nous réservait des réveils bien péteux

tristes crétins, et j'en prends la part la moins glorieuse"

La deuxième est de méritoire lucidité : sa Maryvonne était une engagée, une "radicale prolétaire", une passionnaria des ZAD, pure militante de sobriété et émancipation - mais la voici, justement, comme penaude, balourde ou butée devant, soudain, un peu d'aisance, de courte fantaisie financière, de clins d'œil somptuaires - qu'elle repousse sans les comprendre et condamne sans les oser. Ce passage sort son scalpel rose :

" ... j'ai aperçu cet album de photos plus profond

que ses compères. Il laisse échapper quelques feuillets.

À la vue des factures d'une soirée à l'Hôtel Langhof.

Tu te souviens de ce relais et châteaux où tu ne voulais

ni dormir ni manger, tant la dépense te semblait

inconcevable. Une rebelle ne peut se la couler bien douce

au milieu d'un peu de luxe, une fois, une seule fois. (...)

puisses-tu me pardonner ma radicale prolétaire si je ris

encore de ton malaise boudeur, de ton refus de goûter

aux douceurs d'un palace au final bien ordinaire" (p.36)

La dernière tient aux quelques moments d'humanité parfaite, où l'impartialité tragique du déclin et de la disparition est soudain intégrée et assumée, ce moment si précisément noté du début de la fin :

"Aide-moi, as-tu dit, nous partagions la tarte fine, tes amies

en visite, ce singulier dimanche, aide-moi à mourir.

Ton murmure est un cri à percer toutes les armures" (p.11)

et celui de l'aveu que, nos destins réels faisant tout l'intérêt de nos destinations, celles-ci perdent tous sens et valeur à l'extinction de ceux-là ! La chose est on ne peut mieux dite :

" ... Je ne sais plus voyager,

je ne fus que bien passif passager, ô pilote de mes routes

Cadaquès, Amorgos, Terschelling, Copenhague où que

j'aille le chemin m'étouffe si tu ne l'ouvres en partage." (p.22)

C'est donc un petit livre particulièrement libre et clair, qui prend, classiquement, occasion d'une disparition (de la femme aimée) pour interroger l'apparition de l'amour. La mort, logiquement, scande la vie restituée de l'amour réel. Et l'art poétique s'y fait, familièrement "papotage d'outre-tombe" : on y claque des lèvres, plutôt joyeusement, quelques mots conscients d'avoir su tirer de l'amour vivant à peu près tout ce qu'il peut donner. Mais un moment sublime vient alors, où la poésie d'un homme rend hommage à l'art pictural d'une dame - se souvenant soudain que son mutisme présent était déjà celui, par principe, de ses tableaux ! La peintre aimée garde donc ce silence d'avance, que la toujours bavarde poésie veut simplement ici mériter de rompre, sans croire pouvoir le dépasser :

"C'était dans ta manière d'espérer mon regard un instant

vers la dernière aquarelle brossée au bord du chemin,

c'était aussi dans ta manière cette pudeur incroyable

de ne savoir accueillir le compliment ; t'étais pas Cézanne

n'y prétendais, et nul n'aurait poussé le bouchon si loin.

Seule comptait cette paix en toi, nos vélos attendaient

contre un  pin des Landes, ou dressés face à la Baie,

que tu trouves une table de bois au bord du chemin

pour disperser carnets, godets, pinceaux, tout ce tralala

pesant que tu emportais toujours sur ta bécane, assurée

de nos pauses impératives, et j'aimais à courte distance

couver du regard celle qui ne demandait à ce moment-là

rien d'autre, le silence, le calme parfait, rien d'autre

Maryvonne peint." (p.27)


Marc Wetzel


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A propos du rédacteur

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Marc Wetzel, né en 1953, a enseigné la philosophie. Rédige régulièrement des chroniques sur le site de la revue Traversées. Dernier ouvrage paru : Exercices (Encre Marine/Les Belles Lettres), 2015.