Blue moon in Kentucky, Jim Harrison (par Marie-Pierre Fiorentino)
Blue moon in Kentucky, Jim Harrison, traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent, Héros-Limite, août 2025, 90 pages, 18 euros.
Ecrivain(s): Jim Harrison
La couverture blanche de l’ouvrage, nuages et chevaux à l’encre violette dont les yeux, les naseaux, les crins sont nettement tracés, évoque autant le milieu dans lequel se déroule l’intrigue que le caractère de son héros, Owen, insaisissable par tout autre qu’une personne assez proche pour le rassurer, assez humble pour le laisser déployer librement ses passions.
Tel est Wendell. Admirant son cousin, orphelin à cinq ans et élevé avec lui, dresser une pouliche, Wendell avoue un indéfectible sentiment : « J’ai senti une violente bouffée d’affection et je me suis encore demandé pourquoi cet homme courageux, charmant et amoureux de la vie cravachait aussi dur vers le précipice de la folie. »
La plupart des entreprises d’Owen semblent pourtant réussir, à commencer, dès l’adolescence, auprès des femmes. Wendell, sage et renommé juriste, fidèle à l’ennuyeuse Patricia, en est un peu étourdi : « Cette nature sexuelle des femmes est toujours une énigme pour moi, et j’ai découvert en grandissant qu’Owen la comprenait très bien. »
Plus généralement, c’est observer la façon dont Owen avance dans l’existence comme dans une tempête qui le grise, quitte à recevoir quelques éclaboussures lui rappelant que lui aussi est vivant. Si ces deux-là ne le sont pas de sang, ils sont frères comme on le dit d’amis capables d’accepter l’autre sans désirer le changer.
L’histoire démarre quand Owen vient de rentrer au pays, le Kentucky, après dix ans passés en Normandie auprès de sa seconde épouse pour laquelle il exerçait le seul métier qu’il connaît, l’élevage et le négoce des chevaux. Fauché, il compte bien se refaire une fortune dans ce milieu qui ne l’a pas oublié mais dont plusieurs règles du jeu ont changé en son absence.
Alors sa tante-mère qui n’aime rien tant que régaler de grandes tablées, sa fille Kyle, vexée qu’il ne soit pas venu à son mariage mais toujours soucieuse de lui, et Wendell, prompt à aligner dollars, compromis et mensonges pour aider son frère, ne seront pas de trop pour lui éviter le pire. Car qui sait de quelle folie Owen, encore fougueux comme un poulain qu’il n’est plus, est capable ?
Rien ne manque, donc, à cette sorte de western contemporain, ni les relations viriles avec « le mystérieux M. Maroon » ou Lowell, un texan dont Wendell se méfie, ni les tentatrices, ni les parties de poker alcoolisées, ni la très jeune palefrenière noire, ni enfin les coups de bluff et même un « vol » de cheval. Pourquoi alors Jim Harrison n’a-t-il jamais publié cette novella composée, semble-t-il, à la même époque que Légendes d’automne, recueil de trois textes de cette forme, entre bref roman et très longue nouvelle ?
Brice Matthieussent et la fille de l’écrivain, dont le traducteur se fait le porte-parole dans la postface, avancent une première raison. Il s’agissait au départ d’un scénario. Mais malgré les objections qui ne manquent pas (plusieurs caractères brossés à grands traits, voire à peine esquissés, intrigue somme toute faible) le traducteur et spécialiste attitré d’Harrison, justifie cette publication posthume, tissant entre Blue moon in Kentucky et l’écrivain une analogie entre Le Repos, toile de Manet représentant Berthe Morisot, et le peintre. En effet, sur ce tableau, l’une des mains du modèle est « grossièrement barbouillée ».
Matthieussent avance alors une seconde raison. La conscience d’un défaut de composition aurait conduit Harrison à renoncer à la publication. Mais cette imperfection a au contraire séduit le traducteur qui interprète le texte comme celui d’une « métamorphose ».
Le lecteur jugera. Quel que soit son verdict, demeurera un mystère. À quel moment un auteur décide-t-il que son travail est prêt pour être livré au public ? L’enjeu est de savoir si les descendants et amoureux d’un auteur sont légitimes pour prendre une décision qu’il n’avait pas prise. On saura gré à Brice Matthieussent de s’être posé la question et d’y avoir répondu avec la conscience de sa subjectivité. Son honnêteté éloigne beaucoup l’ombrage que le caractère posthume du livre pourrait porter sur notre plaisir. Car le plaisir, pour les admirateurs d’Harrison, est indéniable, même, quand on sent, à telle ou telle page, quel meilleur parti l’auteur envisageant publication en aurait tiré, s’il se teinte de la même gêne que l’on ressentirait à une scène plaisante vue à travers le trou de la serrure.
Marie-Pierre Fiorentino
Jim Harrison (1937-2016) est un romancier (Dalva, 1987), nouvelliste (La femme aux lucioles, 1990), poète (Théorie et pratique des rivières, 1985) et scénariste étasunien. Bien que récompensé du National Endowment for the Arts, le lectorat français lui a fait meilleur accueil. Brice Matthieussent a traduit son œuvre et lui a consacré plusieurs ouvrages.
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