Bien-être, Nathan Hill (par Didier Smal)
Bien-être, Nathan Hill, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nathalie Bru, Folio, avril 2026, 800 pages, 12 €
Edition: Folio (Gallimard)
Le roman Bien-être de Nathan Hill s’amuse des représentations, s’amusent des histoires que nous nous racontons pour exister – et parfois disparaître. Et l’auteur semble résumer son intention et sa façon de faire par ce paragraphe introduisant sa riche bibliographie, choix éditorial honnête si l’on y pense à deux fois : " j’aimerais lancer un merci général à tous les psychologues, sociologues, neurologues, biologistes de l’évolution, économistes, sexologues, thérapeutes, philosophes, médecins, experts en mégadonnées et tous les autres encore qui travaillent si dur à comprendre de quoi sont faites nos têtes étranges, indisciplinées, miraculeuses et bordéliques. "
Il aurait pu, voire dû ajouter à sa liste des spécialistes de nos esprits en désordre les plus grands auteurs, tous siècles confondus. En fait-il partie ? Ça reste à voir, puisqu’il n’en est qu’à son second roman et que celui-ci n’a pas l’aspect à la fois novateur et perturbateur de premiers ou seconds romans tels que La Conjuration des imbéciles ou Le Seigneur des porcheries – de toute façon, il ne boxe pas dans la même catégorie : Hill est du côté d’une littérature qu’on pourrait qualifier de « sociologique », il se pose en observateur relativement neutre d’un microcosme à la croisée de deux univers, celui de l’art et celui de la psychologie, et bien plus encore, le tout avec un style plaisant, techniquement imparable et donnant envie de tourner la page. Mais si l’on revient à cette bibliographie et ces remerciements, on comprend de suite la caractéristique principale de Bien-être : c’est un roman hyper-documenté, où la fiction, l’histoire racontée, prend appui sur le réel, sur des faits avérés, d’où un style parfois clinique, un peu à la Tom Wolfe. C’est un constat, pas un reproche – même si d’aucuns ne manqueraient pas de lui en faire procès.
Le plus bel exemple, et peut-être le plus sidérant et évident exemple de cette façon de faire se trouve dans le chapitre intitulé « Craquage » : à ce moment du roman, Elizabeth, employée dans la clinique « Bien-être » tenue par un éminent psychologue (on y reviendra), se démène comme elle peut pour parvenir à éduquer son jeune fils, Toby, et elle le fait en s’appuyant, époque et métier obligent sur des études publiées en bonne et due forme. Cela donne donc quelques pages hallucinantes montrant de façon implicite la tyrannie imposée par la psychologie aux parents, soumis à des injonctions parfois contradictoires, l’apogée étant atteint lorsque la jeune mère est confrontée à une crise de son petit garçon en faisant les courses :
« C’étaient les parents les plus à même de menacer, de critiquer et de réprimander (Lovejoy et al., 2000), les plus à même d’avoir recours à la coercition physique (Smith & Brooks-Gunn, 1997), les moins à même de faire appel à la raison (Bluestone & Tamis-LeMonta, 1999), les plus susceptibles de crier (Dumas & Wekerle, 1995), de tenir des propos critiques et culpabilisants (Hamilton et al., 1993), d’éprouver une hostilité importante à l’égard de leurs enfants (Lyons-Ruth et al., 1986), de les percevoir comme plus difficiles, malintentionnés et pervers qu’ils ne l’étaient objectivement (McGrath, Records & Rice, 2007), autant de comportements qui, si elle y cédait, feraient plus tard de Toby un individu inadapté, agressif, rétif à l’autorité et asocial – en gros, un paumé (Ingoldsby et al., 2006 ; Scaramella & Leve, 2004 ; Dishion & Patterson, 1997 ; Herrenkohl et al., 1997 ; Strassberg et al., 1994 ; etc.). »
Ce ne sont que quelques pages, et ce paragraphe est le plus parsemé de références bibliographiques, mais elles sont d’une intelligence redoutable, au même titre que nombre de passages dans Bien-être : Nathan Hill se joue des récits psychologiques, comme il se joue d’autres récits, de la façon dont nous choisissons d’y croire et, peut-être, d’en faire nos propres chaînes et boulets. Il montre une société sous l’emprise de ses propres histoires, d’un certain Brad établissant un pathétique classement des meilleurs concerts auxquels il a assisté pour impressionner une jeune Elizabeth dans un bar à Chicago, au docteur Sanborne qui étudie dans la clinique « Bien-être » le pouvoir des placebos ou l’efficacité de produits ressemblant fort à des placebos (« comment savoir si la SlimSkirt était un bon produit ou simplement un bon récit ? Réponse : en modifiant le récit. »), en passant par les histoires que se racontaient les ancêtres d’Elizabeth pour donner à leur fortune un vernis acceptable, l’histoire de sa naissance racontée à Jack, le mari d’Elizabeth, par sa propre mère ou encore l’histoire pseudo-éthologique que raconte Kyle pour justifier que sa femme, Kate, et lui ont raison d’être dans une relation polyamoureuse qui ressemble fort à de l’échangisme.
Donc, Nathan Hill dresse un portrait satirique de la société contemporaine, un de plus, et alors ? Et alors, ce jugement serait bien paresseux : ce que montre Hill, c’est l’emprise du discours, mais sans aucun cynisme. Bien sûr, si on se réfère au seul art de Jack, qui est photographe sans appareil, on sent la critique implicite d’un art contemporain dans la qualité essentielle tient dans sa capacité à générer du discours, voire à être généra par le discours : « En gros, on pourrait dire que je travaille à l’intersection de la photographie et de la peinture, peut-être également de l’alchimie, avec par ailleurs quelques techniques empruntées à l’imprimerie. J’appelle ça photochimigrammes. » Un discours pour justifier l’injustifiable ; encore une histoire, en somme – mais n’est-ce pas aussi une façon dont nous usons tous pour nous défendre, raconter une histoire ? Ou adhérer à des histoires qui nous conviennent ne fût-ce que parce que nous les partageons – et là, c’est le chapitre « Les utilisateurs nécessaires », une histoire (encore une…) en sept étapes de la façon dont les algorithmes ont redéfini notre relation à l’opinion, au reste du monde et à nous-mêmes, et l’on comprend mieux comment le père de Jack est devenu un monsieur âgé cloîtré en compagnie de son ordinateur, publiant des messages complotistes à longueur de journée.
Cela ne fait en rien de Bien-être un roman à thèse, ou un roman juste destiné à étaler le savoir de son auteur, ou un roman clinique à la Houellebecq ; au contraire, ce roman est traversé par un souffle, celui de l’espoir d’une bonne histoire, d’ailleurs racontée ici, celle d’un couple, Elizabeth et Jack, dont la narration est complexe dès l’origine (Elizabeth a-t-elle incité à Jack à tomber amoureux d’elle grâce à un questionnaire conçu pour ce faire, ou ont-ils véritablement connu le coup de foudre ?...), qui essaie de s’y retrouver et d’écrire sa propre histoire, comme le désire finalement une Elizabeth qui « n’était certaine que d’une chose : entre nous et le monde, il y avait un million d’histoires, et si l’on ne savait pas lesquelles étaient vraies, alors autant essayer les plus humaines, les plus généreuses, les plus belles, les plus chargées d’amour. » C’est un peu ce qui se fait de mieux en termes d’histoires depuis un certain Homère, et cette petite piqûre de rappel signée Nathan Hill vaut bien un roman au style enlevé, non dépourvu d’humour et destiné à tenter de voir clair dans « nos têtes étranges, indisciplinées, miraculeuses et bordéliques. » Comme tout roman digne de ce nom.
Didier Smal
- Vu : 71

