Baignade surveillée (The Lifeguard), Laura Kasischke (par Léon-Marc Levy)
Baignade surveillée (The Lifeguard), Laura Kasischke. Traduit de l’américain par Céline Leroy. Gallimard du Monde entier. Août 2026. 314 p. 23 €
Edition: Gallimard
Laura Kasischke est diabolique. On le sait depuis nombre de ses ouvrages – En un monde parfait et Esprit d’hiver en particulier – et ce dernier roman le confirme. Kasischke est la maîtresse du malaise, de l’inquiétude, d’une sorte d’horreur douce, sinueuse, qui pénètre par tous les pores de la peau et place le lecteur dans un inconfort délicieux.
Richie est un petit garçon de 5 ans et il se noie dans la piscine municipale de sa banlieue cossue, sous les yeux des usagers et de la maître-nageuse.
Cette phrase peut ressembler à la situation initiale d’un roman, et c’est en effet le cas. Mais c’est aussi – et là on entre au cœur de la structure de l’ouvrage – le résumé complet de tout le roman. La mort par noyade du petit Richie va s’écrire en ostinato, en chant obsessionnel qui va dire, répéter à l’envi, décortiquer, psalmodier ce drame. « Petit » drame, puisque chaque année, on le sait, des milliers d’enfants meurent noyés dans des piscines ou des plans d’eau, mais en l’insérant dans ce récit halluciné, Laura Kasischke en fait une sorte de tragédie antique, une véritable pièce de théâtre répondant à presque tous les canons du genre : unité de lieu (la piscine encore et encore), unité d’action (la mort du garçon est le seul sujet véritable du roman), unité de temps (du décès au deuil).
La répétition règne sur l’écriture. Elle scande la noyade de Richie, comme un chant de mort et de regret. Et la corde qui n’était plus tirée pour marquer la limite du petit et du grand bassin. Et la fille rousse sur son vélo trop grand pour elle. Et la queue-de-cheval de la maître-nageuse perchée sur son trône blanc. Et le bleu clair du petit bassin jouxtant le bleu foncé et dur du grand bassin. Laura Kasischke déclame sa ronde effarante en chapitres très courts, éclatant la chronique de cette mort au soleil, à la piscine municipale, sous les yeux de dizaines de gens.
Infinis échos qui jamais n’élargissent le champ de vision car tous ramènent à la scène unique, la piscine et Richie qui s’y noie.
Le seul éloignement du champ de vision n’est pas le moindre. En contrepoint du rectangle de la piscine et ses environs il y a … la Lune ! Apollo 11 part ce jour-là pour le premier voyage lunaire de l’humanité. Un grand pas … en contraste aux petits pas du garçon Richie, la grande histoire en fond d’écran à la petite. Qu’importe la Lune, puisque Richie s’est noyé ! Qu’importe la noyade de Richie puisque les hommes vont sur la Lune ?
Neil Armstrong fait quelques pas. Richie aussi.
Il détourna le regard et cligna des yeux face à la lumière au bout du tunnel. Il crut apercevoir un ballon de plage filer au-dessus de l’eau. En revanche, il vit parfaitement la queue-de-cheval de la maître-nageuse perchée sur son trône blanc. Au-dessus d’elle, dans le bleu plus pâle, il fut presque certain de discerner la fusée transportant les astronautes, qui devaient les observer de là-haut, regrettant (s’imagine Richis) de ne plus être des enfants pour pouvoir plonger dans l’eau bleue, flotter, sombrer sous la surface, remonter pour respirer, éclabousser les autres, sauter et glisser sur le toboggan, être projeté dans l’eau sous un soleil et un ciel sans nuages surplombé par une énorme boule de feu et traversé par une fusée se dirigeant vers la Lune, elle-même invisible à cet instant, Richie le savait, même s’il était presque sûr de deviner son ombre blanche perdue dans tout ce bleu.
Neil reviendra chez lui. Pas Richie, qui était juste à côté de chez lui. L’un rêvait de Lune, l’autre d’eau bleue de piscine. Le ciel pourrait se fâcher de voir Richie dans son (trop grand) cercueil.
Mais rien ne tomba du ciel sur les gens qui se présentèrent à l’église. Ils entrèrent, aveuglés, les yeux papillotants, jusqu’à ce qu’ils s’habituent à l’obscurité après la lumière du jour dont un éclat continuait à rebondir sur le chrome et le verre de leurs voitures au parking.
Laura Kasischke est une experte du petit-rien, du pas-grand-chose, qui bouleverse en inoculant une histoire plus qu’elle ne la raconte.
Léon-Marc Levy
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