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Aux antipodes, Jacques de Loustal (par Yasmina Mahdi)

Ecrit par Yasmina Mahdi 08.10.20 dans La Une Livres, Critiques, Arts, Les Livres, La Table Ronde

Aux antipodes, Jacques de Loustal, septembre 2020, 192 pages, 32 €

Edition: La Table Ronde

Aux antipodes, Jacques de Loustal (par Yasmina Mahdi)

 

Loustal paysagiste

Jacques de Loustal, né à Neuilly en 1956, a étudié l’architecture, et publié, tous genres confondus, plus de 80 ouvrages. Bédéiste, illustrateur, Loustal nous offre son nouveau livre, Aux antipodes, qui fait l’objet d’une exposition à Bruxelles (chez Huberty & Breyne Gallery, du 5 au 26 sept. 2020). L’album, splendide, que l’on pourrait identifier à un carnet de voyage, est aussi un journal personnel graphique. Dans une mise en page élégante, l’on découvre des paysages mystérieux, des « terrains de jeux » jusqu’aux antipodes. À la façon de Jules Verne, nous effectuons un énigmatique tour du monde, peu peuplé, où la nature vierge domine, à travers plus de 157 tableaux originaux. Loustal cite écrivains et plasticiens qui l’ont inspiré, de Gustave Doré à Philippe Druillet (au parcours éclectique identique au sien), Yvan le Corre, Paul Theroux, etc.

Ce qui frappe le regard, c’est la résurgence des représentations de montagnes et de sites maritimes, deux éléments qui font barrière, frontière, délimitant un territoire ; la montagne aux sommets parfois infranchissables, la mer, l’océan, sans fin. Sur les bords de plage, dominés par les rochers, les roches, nous découvrons des constructions éphémères, abandonnées ou au contraire, des citadelles ouvragées, des refuges inhabités, des habitations en ruines. La maîtrise plastique permet à l’auteur d’éviter les maladresses de nombre de productions de l’art contemporain. Certaines images, la façon dont sont campés les personnages esseulés, contemplatifs, échoués dans des endroits infréquentés, font penser à l’Amérique d’Edward Hopper. Néanmoins, Loustal s’attache aux décors extérieurs, et utilise la gamme entière de matériaux et de techniques, allant du fusain à l’huile. Dans ce « tour du monde », le traitement des masses solides ou fluides, des ombres portées, des gris profonds, confèrent à la végétation, aux clairières, aux alluvions, aux ciels tourbillonnants, un aspect lunaire. Ailleurs, tel paysage est coloré de bleu turquoise, de vert-de-gris, de camaïeu de bleus, de verts, tel autre est empreint de terre de Sienne brûlée, abritant des volatiles, une faune exotique.

Loustal capte des visions de la terre de Feu, du détroit de Magellan, puis du cap Horn, aux teintes plus froides. Il brosse, à l’instar de Malcom Morley, des portraits de bateaux, voilier, chalutier, baleinier, remorqueur, barque, voguant ou échoués, immobilisés, ou encore reproduits en maquettes, à côté d’objets et de figurines de peuples aujourd’hui décimés. L’artiste, séjournant à Brasilia, dresse un inventaire virtuose de cette ville moderne, des arbres de différentes espèces. Les troncs sont solidement ancrés, longilignes, rectilignes, sombres, aux branches parfois élaguées ; arbres penchés, blessés, aux racines hors sol. Il visite les îles, hors saison, celle des Canaries, baignée de soleil, celle d’Islande, dont la fameuse plage de Reynisfjara. Et partout, il y a des panoramas étranges, des landes rases, des glaciers, des étendues de roches volcaniques. Ce circuit extrême de la géographie de régions diamétralement opposées se termine par l’Italie et la Grèce. Des piscines sont creusées dans le milieu naturel, évoquant David Hockney, insérées dans un paysage de rêve. Mais quelque chose de plus sourd émerge de la lumière de Loustal, presque une menace, par exemple quand le paysage est bouleversé par les édifices industriels ou des constructions à moitié démolies. L’auteur renoue avec la tradition liée à la littérature du paysage, témoignant ainsi d’une nature grandiose, libre et encore vierge. Citons à ce sujet François Béguin : « jusqu’à même laisser croire, pour paraphraser René Char, au retrait de l’homme de son décor terrestre » (Le paysage, Flammarion, 1995).

 

Yasmina Mahdi


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A propos du rédacteur

Yasmina Mahdi

 

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rédactrice

domaines : français, maghrébin, africain et asiatique

genres : littérature et arts, histoire de l'art, roman, cinéma, bd

maison d'édition : toutes sont bienvenues

période : contemporaine

 

Yasmina Mahdi, née à Paris 16ème, de mère française et de père algérien.

DNSAP Beaux-Arts de Paris (atelier Férit Iscan/Boltanski). Master d'Etudes Féminines de Paris 8 (Esthétique et Cinéma) : sujet de thèse La représentation du féminin dans le cinéma de Duras, Marker, Varda et Eustache.

Co-directrice de la revue L'Hôte.

Diverses expositions en centres d'art, institutions et espaces privés.

Rédactrice d'articles critiques pour des revues en ligne.