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André Malraux et la tentation de l’Inde, études, textes et documents réunis par Jean-Claude Perrier (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 30.04.26 dans La Une Livres, En Vitrine, La rentrée littéraire, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Essais, Gallimard

André Malraux et la tentation de l’Inde, études, textes et documents réunis par Jean-Claude Perrier, éditions Gallimard et Ambassade de France en Inde, 2004, 263 pages, 25 euros

Edition: Gallimard

André Malraux et la tentation de l’Inde, études, textes et documents réunis par Jean-Claude Perrier (par Patrick Abraham)


J’ai sous les yeux une photographie en couleur, où l’or domine, de la colossale Maheshamurti de la grotte d’Elephanta au large de Bombay (aujourd’hui : Mumbai). On distingue André Malraux au premier plan, de profil, en costume et cravate mais ayant tombé la veste, les mains dans les poches, le visage et le corps marqués par l’âge (il a cinquante-sept ans…).

La Maheshamurti représente Shiva sous ses trois aspects : le créateur des quatre ères cosmiques ; celui qui les préserve ; puis qui les détruit pour qu’un cycle recommence. Cette illustration (le photographe, Jacques de Potier, travaillait pour Paris Match) occupe la couverture du beau livre publié conjointement par les éditions Gallimard et l’Ambassade de France en Inde en octobre 2004 sous la direction de Jean-Claude Perrier, André Malraux et la tentation de l’Inde. Elle m’a incité à relire les Antimémoires pour y redécouvrir, par-delà la mythomanie malrucienne, les causes d’une fascination prolongée sur plus de quarante ans.

Pour Malraux, l’Inde est un conservatoire et un miroir. Un conservatoire car des traditions religieuses millénaires s’y perpétuent que ni les invasions islamiques, ni la colonisation britannique, ni la récente frénésie technique n’ont pu altérer. Malraux le note dans ses Antimémoires : voyager en Inde, c’est habiter à la fois la modernité la plus vibrante (dans les villes tentaculaires dont Malraux a déjà constaté, de 1930 à 1970, l’explosion démographique : d’un million environ à six millions d’habitants pour Bombay…) et le passé le plus ancien – comme si, sans solution de continuité, sur les rives du Nil et à Delphes, les dieux antiques étaient toujours révérés. Comme si nous n’étions jamais sortis de notre Moyen Âge. Et un miroir car l’Inde nous oblige à nous interroger sur nous-mêmes - sur notre relation à nos propres traditions spirituelles.

Le rapport au temps est donc au cœur de la réflexion malrucienne. En Occident chrétien comme dans l’espace culturel arabo-musulman, la conception du temps est linéaire. Il y a eu une création du monde. Cette création est orientée vers une fin. Nous sommes en marche vers un jugement auquel il nous faut, chaque heure de chaque jour, nous préparer. Le monde n’est pas une apparence spécieuse mais un « décor » dont la matérialité n’est pas contestée et où nous avons un rôle éminent à jouer puisque notre salut dépend, en partie du moins, de nous. La mort est un aboutissement engendrant angoisses terrifiantes ou folles espérances. De profundis clamavi ad te Domine.

De ce trajet temporel linéaire aux mythes sécularisés des lendemains qui chantent et du scientisme, la frontière se franchit aisément.

En Inde, nous répète Malraux, le temps est cyclique. L’univers se métamorphose en permanence et, dans cette métamorphose, l’humanité ne constitue qu’un épisode. Les dieux tissent le rêve du monde. Et nous rêvent. C’est la māyā, l’illusion phénoménale (pour réutiliser en le transposant le vocabulaire kantien), théorisée par l’Advaita Vedānta et par Shankarāchārya, en opposition au Brahman, au Tat ultime et incréé que la méditation, les pratiques ascétiques, la maîtrise du souffle, davantage que la pure connaissance intellectuelle, permettent d’entrevoir.

L’apologue de Nārada, raconté par Malraux, nous le rappelle : douze années d’une vie humaine se réduisent, pour les dieux, à quelques instants. La mort n’est pas une fin mais une péripétie sans importance dans un mouvement que rien n’arrête et que symbolise le Tāndava, la danse cosmique de Shiva. Une comparaison revient dans les Antimémoires, suscitée par le spectacle du Gange à Bénarès, fleuve toujours semblable à lui-même et toujours différent de lui-même.

Aurobindo Ghose, fondateur de l’ashram de Pondichéry, jugeait l’influence de la philosophie védique sur Héraclite, contemporain de Siddhārta Gautama, probable (Cf. Fragment 91).

Ce temps cyclique explique selon Malraux (et implique) la conception indienne de l’art, nécessairement sacrée. Pour les Hindous, la statue d’un dieu (le Natarāja de l’époque Chola du musée Guimet par exemple) n’a de plein sens que dans un temple, non derrière une vitre ou dans la lumière tamisée d’une salle, dans la mesure où elle représente ce dieu dans les deux sens du terme : nous proposant de lui une image qui nous soit proche, accessible, car anthropomorphique ; et nous servant d’intercesseur.

Malraux s’affirmait, ou se voulait, agnostique. Sa tentation de l’Inde souligne non les limites mais la complexité de son agnosticisme. Le Divin n’est pas nié, il est mis à distance. Il provoque le vertige mais Malraux ne chancelle pas. Parlera-t-on d’expériences mystiques à propos de ses visites à Ajanta, Ellorâ et Elephanta ? Oui, s’il s’agit d’un mysticisme prudent, sans conclusion, ne fermant pas la porte à la raison. Et ne cherchant à convertir personne.

Je reviens à la Maheshamurti. Shiva, masculin et féminin, sous ses trois aspects qui transcendent les contradictions trompeuses, les yeux clos ou mi-clos, sourit – d’un sourire aussi mystérieux que celui de l’Ange du portail nord de la cathédrale de Reims que Jean Genet trouvait un peu faux-jeton. Jamais il ne croisera notre regard. Que dire de ce sourire, de ces paupières baissées (ou à demi baissées), de ce visage à l’ineffaçable jeunesse dont même la colère ne trouble pas la sérénité ? Sans doute nous renvoient-ils à l’indifférence des dieux à notre endroit, et à notre insignifiance. Sans doute nous indiquent-ils que nos questions se heurteront à un mutisme énigmatique. Aum Namah Shivāya.

Mais la Maheshamurti comme toute la statuaire sacrée de l’Inde reste anthropomorphique, je l’ai précisé, blasphème inexpiable pour les pillards de Mahmoud Ghaznavi et les armées d’Aurangzeb, ce qui ouvre une autre voie, captivante et sans issue certaine. Si les dieux nous sont lointains, inaccessibles, ils sont simultanément en nous et nous les reflétons « comme la vague reflète la lune selon sa forme propre ». Mieux : ils sont nous-mêmes. On se souviendra de la formule de la Chāndogya Upanishad : « Tu es Cela (Tat Tvam Asi) ». Malraux n’a donc pas tort de supposer que l’hindouisme, non dualiste, demeure malgré tout un humanisme, mais un humanisme paradoxal où individualité (d’où le système des castes) et individualisme (d’où le conformisme social) sont écartés. Un humanisme théocentré et non plus anthropocentré.

Je n’ai fait que survoler les chapitres indiens des Antimémoires : qu’on me pardonne mes insuffisances. Si j’ai pu pousser à s’y plonger ou s’y replonger, mon objectif aura été atteint. J’ai laissé de côté les deux vastes conversations avec Nehru, un peu agaçantes parfois tant, en dialoguant avec le pandit à l’allure de gentleman, comme ailleurs avec de Gaulle ou Mao, Malraux a tendance à s’écouter pontifier. J’ai également négligé le récit de son premier voyage avec Clara, aux circonstances encore floues, de Kaboul et Peshawar au Cachemire et à Bénarès, dont il a rapporté les fameuses têtes gréco-gandhariennes de Rawalpindi qui ont tellement intrigué les spécialistes lorsqu’elles ont été exposées dans la Galerie de la N.R.F. en décembre 1930.

Antidote aux Antimémoires si l’on préfère la maigreur à la graisse, la sécheresse à l’emphase, la retenue au délayage, aussi génial fût-il ? La Ligne de force de Pierre Herbart (1958) bien sûr. Mais l’Inde, à l’inverse de la Chine, n’y est que frôlée. Trop étrange et étrangère pour le scepticisme ironique et le matérialisme révolutionnaire du compagnon de voyage et d’aventures de Gide ?


Patrick Abraham

Pondichéry, Inde

Mars 2026


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