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American Spirits, Russell Banks (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 07.05.26 dans La Une Livres, Actes Sud, Les Livres, Critiques, Roman, USA

American Spirits, Russell Banks, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, Actes Sud, février 2026, 256 pages, 22,80 €

Ecrivain(s): Russel Banks Edition: Actes Sud

American Spirits, Russell Banks (par Didier Smal)

 

Il est désagréable de parler de Russell Banks au passé, même si on n’a pas lu son œuvre dans son intégralité : entre autres, il est et restera le président du regretté Parlement des Écrivains, et ce titre lui va comme un gant. A-t-on envie de disserter sur l’œuvre de Russell Banks ? Non. Juste dire qu’au moins trois de ses romans persistent dans l’esprit du lecteur amateur de ces histoires de l’Amérique au niveau des histoires de Springsteen – et c’est un fameux compliment. Allez, pour le plaisir : La Relation de mon emprisonnement, De Beaux lendemains et American Darling. Et on feint d’en oublier quatre ou cinq du même tonneau.

Mais il n’y en aura plus d’autres, donc, et Americain Spirits, recueil de trois nouvelles, est la dernière fois que le nom de Russell Banks apparaît dans le fil de l’actualité littéraire – mais quelle belle queue de comète ! En effet, c’est un peu comme pour l’œuvre de certains auteurs que la Faucheuse n’a pas pris par surprise : l’impression que Banks a ramassé en trois brefs récits aussi puissants qu’un poing volant à toute allure tout ce qui est constitutif de son œuvre, avec au premier plan cette question lancinante que semble poser à l’Amérique une bonne partie de l’œuvre de Banks :

que faisons-nous de nos enfants ? Élevons-nous des êtres autonomes ou espérons-nous nous cloner dans notre descendance ? Quelle place accordons-nous à leurs rêves ? Puis cette autre question, encore plus prégnante dans une Amérique trumpiste : quelle place laissons-nous à l’Autre, à la différence ? Sommes-nous même en mesure de le reconnaître et l’accepter ? Au fond, deux questions similaires, puisque l’Autre naît sous notre toit, c’est le premier être à nous dire qu’il est nous sans être nous, et à revendiquer sa différence.

Mais, dans sa globalité, cette notion de différence, d’altérité, difficile déjà à accepter dans Sous le règne de Bone, devient quasi impossible à même reconnaître dans les trois nouvelles American Spirits, en particulier dans École  la maison, qui se déroulent dans le village fictionnel de Sam Dent, dans l’État de New York, car dans ces trois aperçus de l’Amérique de 2023, on porte fièrement une casquette MAGA (payée « dix-huit dollars au meeting de Fort Pierce ») – mais Banks n’en fait ni des gorges chaudes, ni la cause des éventuels drames que vivent les personnages, ni le sujet d’un traitement ironique. C’est un fait acquis, c’est tout, et si l’on est en faveur du port d’armes, on assume les conséquences jusqu’à la perte d’un être cher. Personne, dans ces nouvelles, ne discute du port de cette casquette, l’on a tout simplement voté Trump parce que ses propres « préoccupations sociales et politiques, pour la plupart, s’alignaient sur celles du gouvernement Trump », voire en étant conscient de ceci : « Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? »

Avec intelligence, un peu à la Dostoïevski, Banks ne critique rien, ne pose aucun avis : il laisse les personnages s’exprimer, émettre leurs opinions, et c’est tout. Et cela vaut aussi pour l’habitant de Sam Dent qui raconte ces trois histoires (dont seules deux se recoupent, très légèrement), témoin attentif mais pas exclusif (il ne donne jamais l’impression d’en savoir plus que possible), et, au passage, l’origine du village, le rapport de celui-ci à un fondateur très américain dans l’esprit, un de ceux qui pourraient servir d’exemple à la volonté de rendre l’Amérique À Nouveau Grande, comme dirait l’autre. C’est toute la magie de Banks, cette capacité à faire plonger le lecteur vers les racines de l’esprit américain en quelques pages, sans nul artifice narratif. Et toujours la question, au travers de l’histoire de Sam Dent, de ce qui est légué et donc des origines, celles-ci étant mises au jour grâce à un site permettant de creuser « plus loin dans votre généalogie », de recevoir un « Rapport d’ascendance personnalisé, accompagné d’une Liste de parents proches » - pour que le personnage principal de la troisième nouvelle, Kidnappés, apprenne « qu’il était européen du nord-ouest à 99,3 %, 93,9 % de ce taux étant britannique et irlandais. Il était aussi à 0,5 % indigène américain et à 0,2 % africain. » Un bon WASP, en somme. Mais rien d’exceptionnel.

Rien d’exceptionnel, juste un héritier qui parfois commet l’erreur d’abandonner son héritage, à l’image de « l’homme de nulle part » de la nouvelle du même titre, qui a perdu de vue l’avenir et l’a donc perdu tout court. Et en lisant les cinq paragraphes laconiques qui concluent cette nouvelle particulière, pour dire la suite et la fin de vie de quelques personnes, on pense à l’envoi de Continents à la dérive, qui ressemble un peu à une morale littéraire pour l’œuvre de Russell Banks : « Connaître les faits de la vie et de la mort de Bob Dubois ne change rien au monde. Notre célébration de sa vie, la complainte que nous pouvons élever sur sa mort, en revanche, le peuvent. Se réjouir ou se lamenter sur des vies qui ne sont pas la nôtre, même s'il s'agit de vies complètement inventées - non, surtout s'il s'agit de vies complètement inventées -, prive le monde tel qu'il est d'un peu de l'avidité dont il a besoin pour continuer d'être lui-même. Le sabotage et la subversion sont, par conséquent, les desseins de ce livre. Va, mon livre, va contribuer à la destruction du monde tel qu'il est. »

Oui, American Spirits, sans prendre position politique quelle qu’elle soit, sans expliquer trop avant (nous ne saurons jamais la vérité sur la famille Weber dont il est question dans École à la maison), mais en émouvant, en donnant à voir, en donnant à rencontrer, peut lui aussi « contribuer à la destruction du monde tel qu'il est », comme l’œuvre de Russell Banks, du moins ce que nous en connaissons, donc.


Didier Smal


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A propos de l'écrivain

Russel Banks

Né en 1940 en Nouvelle-Angleterre, en 1998 il a été nommé membre de l'American Academy of Arts and Letters. De février 1998 jusqu'à 2004, il succède à Wole Soyinka en devenant le troisième président du Parlement international des écrivains créé par Salman Rushdie. Auteur d'American Darling, Affliction, De beaux lendemains...


A propos du rédacteur

Didier Smal

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.