Aliène, Phoebe Hadjimarkos Clarke (par Didier Smal)
Aliène, Phoebe Hadjimarkos Clarke, Éditions Seuil/Points, avril 2025, 240 pages, 8,40 €
Edition: Points
À qui lui demande « c’est quoi ce prénom », Fauvel, le personnage-narrateur d’Aliène répond : « C’est moi qui me le suis choisi, j’aimais pas l’autre. » Cette réponse pourrait résumer la quête, car quête il y a au cœur du quatrième livre publié par Phoebe Hadjimarkos Clarke, celle d’une forme de libération de toute contrainte, de toute violence, intime ou sociétale. Mais que le lecteur se rassure : ici, aucune charge politique ou idéologique, sauf à considérer l’échange entre Fauvel et Luc relatif à la chasse (« elle se lance dans une longue tirade sur le patriarcat et sa culture de la violence, sur tous les animaux qu’on tue chaque jour ») et quelques remarques au passage sur Julien et sa culture de la violence ou une émission de télé-réalité survivaliste misant sur la division entre les participants. Mieux que ça : l’autrice montre une jeune femme en souffrance dans un monde qui ne l’est pas moins (un futur proche, juste déterminable par une phrase anodine en apparence : « Tous les marronniers de la France étaient morts l’été précédent à cause de la sécheresse. », un souvenir bien présent des Gilets jaunes, des manifestations à répétition dont l’une durant laquelle Fauvel perd un œil, ou du moins la vision de cet œil), fait clairement comprendre que Fauvel a subi une violence ultime (« laisser son corps à autrui, ne plus s’en soucier, éteindre le courant, éteindre son cerveau, tout éteindre pour un moment, c’est toujours mieux que de mourir »), mais ne s’étend pas sur le sujet.
Ce qui importe dans ce bref roman, au-delà de ce qui est raconté – on y reviendra – , c’est la langue, la puissance des mots, choisis avec soin (longtemps que plus personne n’avait usé du joli « sigisbée », et quelle belle idée de se servir du botanique « infundibuliformes » pour décrire des pensées qui « s’entortillent l’une à l’autre »), dévalant parfois d’un paragraphe hallucinant destiné à montrer ce qui oscille entre le rêve et le délire. Hadjimarkos veille ainsi à faire parler juste ses personnages, c’est-à-dire à rendre une forme de langue orale, plus ou moins cultivée, appartenant au début du vingt-et-unième siècle, chaque personnage ayant sa propre langue, de la crue Mado au sociologue Michel en passant par le très masculin Julien. De surcroît, l’autrice a usé d’un petit artifice de mise en page qui étonne au début mais permet finalement d’encore mieux entendre les personnages : les passages de discours direct sont en léger par rapport à la marge de gauche et en italique, et le passage d’un personnage à l’autre dans les dialogues se fait la plupart du temps par le biais d’un simple passage à la ligne. C’est élégant, efficace et cela convient à merveille au style fluide travaillé par Hadjimarkos.
Ce style est au service d’une histoire que l’on pourrait craindre d’une banalité affligeante : une jeune Parisienne, Fauvel, est invitée par le père de son amie Mado, Luc, à garder sa maison, sise à Cournac, petite ville fictive probablement du Sud de la France étant donné le suffixe. À partir de là, on imagine aisément le choc culturel qui s’ensuit, avec l’une ou l’autre considération sociologique de bas étage – et que nenni ! Car Fauvel doit aussi s’occuper du chien de Luc, Hannah, de race indéterminée mais de taille considérable, et, surtout cloné depuis un chien décédé et aussi empaillé que toujours vénéré (« En face d’elle trône Hannah I, empaillée. Autour de la défunte sont méticuleusement disposés comme sur un autel un bouquet de fleurs séchées, des biscuits pour chien, des baballes, »). De ce clonage, Hadjimarkos a l’élégance de n’en pas faire un sujet de thèse – elle donne juste à Hannah II un caractère éminemment différent de celui de Hannah I, plus farouche, plus féroce, avec à la clé une relation belle qui se noue avec Fauvel, « que les humains ont trahie » aussi, une semblance profondément ressentie : « Elle pense à la colère qui anime la chienne et la voit comme pouvant être la sienne. Une vie et un corps qu’elle n’a pas choisis. » Juste une façon de montrer que l’identique est impossible, quoi qu’en rêvent les tenants de l’inhumanisme.
Puis l’histoire s’emballe : on part d’une enquête menée par Michel le sociologue à propos d’une série de supposés enlèvements par des extraterrestres pour arriver à des tueries de bétail, dont Hannah est suspecte au premier chef, dans un ambiance paranoïaque et avec un soupçon de bête du Gévaudan. De la sorte, le roman vogue entre étude de la vie à la campagne à proximité d’une usine de mise en bouteille d’eau (et son vrombissement incessant, comme un fond sonore inéluctable), science-fiction et fantastique voire horreur, le tout pris dans un délire enfumé (Fauvel se roule avec régularité des joints) qui brouille la frontière entre réalité et rêve ou cauchemar, et parfois tout se mélange au fil de l’un ou l’autre épisode sidérant, dans un flux narratif où l’on plonge avec délice. Car il convient de reconnaître à Hadjimarkos une grande qualité : elle sait peser avec exactitude les différentes romanesques d’Aliène (calembour évident sur les supposés enlèvement extraterrestres, mais aussi commentaire sur la vie de Fauvel, aliénée à bien des égards, entre autres par la disparition de cet œil qui pourtant se fait sentir sans cesse) et évite avec grâce les pièges des genres et des styles convenus pour dire ceci au fond : « La fête, la cruauté, la recherche de justice, l’émeute, tout émerge du même désir : celui d’échapper à ce qu’est, à l’instant présent, l’expérience du monde. »
Surtout, l’autrice montre et dit tout cela avec un sens de la formule poétique parfois d’une désarmante simplicité, juste dans un désir de justesse : « Elle a oublié de prendre son téléphone, elle est seule, seule, seule, à une heure sans heure, le ciel blanchi qui l’entoure pourrait être n’importe quand. » On peut lui reprocher, si on est chafouin, l’occasionnelle scène de sexe un rien sordide, c’est à la mode, mais au moins n’en fait-elle pas tout un plat – et le lecteur est immédiatement repris par le cours de l’histoire et de son style virevoltant. Pour autant, puisqu’un chef-d’œuvre est le couronnement d’une œuvre et que ceci n’est que le second roman de Hadjimarkos, on n’emploiera pas ce mot pour qualifier Aliène ; mais ce roman laisse à penser qu’un jour ce mot conviendra à un prochain écrit de cette autrice.
Didier Smal
Phoebe Hadjimarkos Clarke (1987) est une autrice et traductrice franco-américaine. Aliène est son second roman, bien accueilli par la critique dans son ensemble et primé par deux fois.
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