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À travers tout, Mathias Richard (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 09.01.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Poésie, Tinbad

À travers tout, Mathias Richard, éditions Tinbad, septembre 2022, 438 pages, 30 €

À travers tout, Mathias Richard (par Didier Ayres)

 

Perle irrégulière

Comment aborder le vaste ensemble de textes, recueil de Mathias Richard, que publient les éditions Tinbad, sans dire quelques mots sur la forme de l’ouvrage ? Il faut imaginer cet album comme un lieu où se construisent par fragments l’idée poétique, et peut-être aussi la narration de ce que l’on devine derrière les poèmes, c’est-à-dire, l’auteur lui-même.

Il faut savoir aussi que nombre de ces poèmes ont été performés, performances qui s’adaptent à la lecture à voix haute ou adaptent la matière écrite et libellée. Cela n’empêche nullement la rigueur de ce travail d’écriture. Au contraire cela corsète l’ensemble, lui faisant structure, structure de l’écrit qui a une relation plus ou moins autonome avec la parole, avec parfois des formes graphiques particulières ou des poèmes en anglais, ou encore de nettes parties nécessitant la parole à voix haute, la mise en espace en quelque sorte.

J’étais devenu la nuit même, je suis devenu la nuit même. Je me suis englouti, moi-même. Je me suis englouti moi-même. Aujourd’hui, ma peau, de nuit, est blanche, et je veux…

Ces 400 pages ont évidemment des tons divers. Des moments de sensualité. Des énumérations (dont les belles pages sur les fruits et le désir de manger, par exemple). Des chants. Des rythmes de notes séquencées (je dis notes volontairement pour le registre de la prise de notes et celui de la partition musicale). On est donc à la fois un peu dans le punk et dans Terry Riley.

Poèmes courts ou longs, imprimés sous formes de vers ou de pages de prose, parfois avec des polices de caractère en gras, de jeux de formes légèrement calligraphiques, assonantes, consonantiques, des tentatives en regard de la règle d’un parlé-chanté, Sprechgesang.

un vertige te fait tourner la tête

tu cherches à l’éteindre avec des cigarettes

tu cherches à l’éteindre avec de l’alcool

un vertige te fait tourner la tête

tu mets de la musique ça le canalise et l’amplifie

un vertige te fait tourner la tête

un vertige te fait tourner le corps, les épaules, le torse, les jambes, le bassin

Pourquoi ai-je titré cette chronique : perle irrégulière ? Tout bonnement pour souligner en quoi ce livre est baroque (si l’on peut considérer les propos de Roland Barthes comme une définition : « C’est peut-être cela le baroque : comme le tourment d’une finalité dans la profusion »). Un texte baroque et franchissant les limites de la compréhension parfois, mais enrichissant le lecteur là où l’on devine la profonde volonté de cerner l’être, fût-elle l’étantité de l’auteur lui-même. Car n’oublions pas que ce livre est le livre de la totalité (À travers tout), dire tout du monde extérieur et intérieur, le dedans et le dehors, le bon et le mauvais, le clair et le sombre, la lumière et la nuit.

Très généralement, l’ouvrage se situe dans une esthétique du fragment, plus ou moins long d’ailleurs. Bris, morceaux, éclatements, éclats de la dispersion, profusion des heurts, éloge de la discontinuité, altérité, aspérité de ces perles irrégulières. Multiplicité des énoncés et en cela presque une pluralité de proférations, en tout cas de pôles d’énonciation, de voix, de chuchotements autant que de cris. Peut-être est-ce tout simplement une manière stylistique faite d’une langue abstraite et lyrique, composée de petites touches et d’une activité pointilliste, divisionniste ? Cette poésie cherche l’épuisement, la raréfaction, le souffle qui rend inconfortable l’écoute intérieure, tout en choisissant la nouveauté (peut-être est-ce cela Être absolument moderne pour Rimbaud ?).

De la naissance à la mort,

nous sommes une expérience,

celle de la solitude.

Comme dans une musique sérielle, le motif est répété. Est-ce aussi cela qui confine à des identités maintes fois réitérées et inquiétantes ? Quoi qu’il en soit, l’on sent un être qui se cherche, dans la totalité de l’existence, dans l’amour physique notamment. De ce fait, ce livre pourrait être un livre de musique, une musique à la fois très contrôlée et improvisée.

Mais il faut que je dise aussi quelques mots sur les références qui me sont venues à l’esprit. Tout d’abord une ressemblance avec la poésie de Jean Tardieu (mais je ne sais pas s’il a été un performeur). Ou encore avec la danse axiale de Mark Tompkins (qui déborde la danse par un hors-champ de théâtre gestuel qui déstabilise le corps). Et pour finir, avec des compositions de Philip Glass, dans l’ordre d’idée Einstein on the Beach.

Mais laissons la parole au poète une dernière fois :

Je crée des formes, des genres, et mes livres précédents ont chacun exploré une ou plusieurs forme(s) spécifique(s). La particularité d’À travers tout, c’est que c’est un mélange, une explosion de formes multiples, différentes (voire parfois contraires entre elles) : un livre « champ d’astéroïdes » (chaque astéroïde étant une forme particulière, singulière).

 

Didier Ayres


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.