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À la folie, Patricia Ryckewaert (par Murielle Compère-Demarcy)

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 17.11.22 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie, Tarmac Editions

À la folie, Patricia Ryckewaert, éditions Tarmac, juin 2022, 105 pages, 15 €

Edition: Tarmac Editions

À la folie, Patricia Ryckewaert (par Murielle Compère-Demarcy)

 

Les mots chez Patricia Ryckewaert battent les flancs d’une louve et si le poème sort du terrier de son territoire, c’est pour griffer, hurler, écorcher les codes de ce qui ne pourrait se dire sans vociférer. La poésie de Patricia Ryckewaert crie tout en dedans et si le poème affleure, si « le poème nous effleure / autant qu’il nous griffe », s’il « roule et coule en nous comme une eau fraîche » – le cri du combat qu’il charrie (à fleur de terre ruisselante ou souterrain, en résurgence) ne saurait se tarir dans les eaux rouges et vives où vers l’estuaire, le fleuve d’écrire et de crier la vie se jette jusqu’à plus loin que n’importe quelle rive. Nous touchons, avec À la folie, l’Écrire comme expérience de l’extrême, nous entrons dans l’expérience littéraire des limites, et la voix féminine qui nous parle est celle d’une louve.

 

On pourra bien me faire porter une robe rouge

me perdre dans les bois

me faire traverser le miroir

que je me frotte aux fantasmes des hommes

 

Regarde je n’ai plus peur

 

le loup pourra bien ouvrir sa gueule

le lapin blanc me séduire

 

Regarde je n’ai plus peur

 

j’ai les mots de courage pour le dire

les mots à battre sous ma peau

comme une armée de mères

 

Une femme-poète se lève, se dresse, déchirante dans son cri enrobé d’une rage contenue qui affirme. Qui corrige. Qui reformule le monde à la hauteur de ses femmes et de leur chœur de battantes. Qui confirme que « Nulle autre qu’ellene sait mieux la colèrele cri enfouile chant des perdus ». Son chant d’amour est un chœur poétique proférant la voix polyphonique de la tragédie humaine. Catharsis comme l’était la tragédie antique, son vaste poème fait corps avec nos désirs, nos blessures, nos lapsus, nos plus cruelles évidences – et fait éclater le corps de ce qui va de soi, la proue de nos plus beaux navires – et creuse sous les cicatrices ce que la plaie des yeux et des lèvres suppure pour mieux évacuer l’ordurière nuit dévastatrice du monde quand sa beauté est menacée.

 

Mille éclats de lumière en suspens

toute l’ardeur céleste à nous ébahir

à nous tenir en éveil

nous empoigner, nous soulever aussi

 

L’amour, vrillé à l’espoir, retentit tel un gong dans le vibrato infini de nos silences enfouis, et fait corps avec la brèche d’où nous sommes issus, qui est notre issue. La poésie ne serait-ce pas ce qu’inaugure la femme-poète dès les premiers mots risqués sur la portée d’À la folie ?

 

Elle traverse tous les silences

avant le criblage

juste avant que le printemps

ne renaisse dans sa peau

ou le poème ne serait-il pas

 

(…) la voie du cri

le chemin de croix et celui du désir

la voix des autres aussi

quand il dit l’indicible

avec en son souffle

l’espoir de germes

 

Afin que le poème retentisse, fasse écho au plus profond de notre béance, résonne depuis nous jusqu’au grand large, depuis le monde jusqu’à nos fors intérieurs, la folie devient le refuge où l’immense déborde notre coquille pour nous donner à entendre la mer rassérénée s’écrire sous les vagues de l’existence. Alors, sur les ronciers du cœur il devient possible d’envisager, entre les lignes, le ciel en paix des roses sauvages, pourvu que les mots ne trichent pas, pourvu que nous aimions « à la folie », pourvu que « de là où » nous parlons nous sachions écrire, la bouche crue et brutale, « de ce qui se débat et résiste »…

 

Murielle Compère-Demarcy

 

Patricia Ryckewaert, ancienne infirmière devenue psychothérapeute après un long chemin psychanalytique, vit dans le Luberon. Sa poésie interroge le rapport à soi et au monde (le désir, les passions humaines, l’identité, la mémoire, la nature et le temps, la langue, la perte). Elle tente de mettre en lumière les lignes de faille, l’instant où tout bascule et ce qu’on mobilise en soi pour tenir. Ecrire l’indicible et en faire autre chose. La poésie, un processus vital.

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A propos du rédacteur

MCDEM (Murielle Compère-Demarcy)


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Murielle Compère-Demarcy - publiant aussi sous le nom de MCDem. - est une poétesse, nouvelliste et auteure de chroniques littéraires et d'articles critiques.

Poésie

Atout-cœur, éditions Flammes vives, 2009

Eau-vive des falaises éditions Encres vives, collection Encres Blanches, 2014

Je marche..., poème marché/compté à lire à voix haute, dédié à Jacques Darras, éditions Encres vives, collection encres Blanches, 2014

Coupure d'électricité, éditions du Port d'Attache, 2015

La Falaise effritée du Dire, éditions du Petit Véhicule, Cahier d'art et de littérature, Chiendants, n°78, 2015

Trash fragilité, illustrations de Didier Mélique, éditions Le Citron gare, 2015

Un cri dans le ciel, éditions La Porte, 2015

Je tu mon alterégoïste, couverture de Didier Mélique, préface d'Alain Marc, 2016

Signaux d'existence suivi de La Petite Fille et la Pluie, éditions du Petit Véhicule, 2016

Le Poème en marche, suivi de Le Poème en résistance, éditions du Port d'Attache, 2016

Dans la course, hors circuit, éd. du Tarmac, 2017

Poème-Passeport pour l'Exil, co-écrit avec le photographe-poète Khaled Youssef, éd. Corps Puce, coll. Parole en liberté, 2017

Réédition Dans la course, hors circuit, éd. Tarmac, 2018

... dans la danse de Hurle-Lyre & de Hurlevent..., éd. Encres Vives, coll. Encres Blanches, n°718, 2018

L'Oiseau invisible du Temps, éd. Henry, coll. La Main aux poètes, 2018

Alchimiste du soleil pulvérisé, Z4 Éditions, 2019

Fenêtre ouverte sur la poésie de Luc Vidal, éditions du Petit Véhicule, coll. L'Or du Temps, 2019

Dans les landes de Hurle-Lyre, Z4 Éditions, 2019

L'écorce rouge suivi de Prière pour Notre-Dame de Paris & Hurlement, préface de Jacques Darras, Z4 Editions, coll. Les 4 saisons, 2020

Voyage Grand-Tournesol, avec Khaled Youssef et la participation de Basia Miller, Z4 Éditions, Préface de Chiara de Luca, 2020 [262 p.]

Werner Lambersy, Editions les Vanneaux, 2020

Confinés dans le noir, Éditions du Port d'Attache, illustr. de couverture Jacques Cauda ; 2021

Le soleil n'est pas terminé, Editions Douro, avec photographies de Laurent Boisselier. Préface de Jean-Louis Rambour. Notes sur la poésie de MCDem. de Jean-Yves Guigot. Illustr. de couverture Laurent Boisselier, 2021

L'ange du mascaret Murielle Compère-Demarcy (avec prologue de Laurent Boisselier) aux éditions Henry coll. grand format ; 2022.