À l’écoute des bêtes, Catherine Andrieu (par Murielle Compère-Demarcy)
À l’écoute des bêtes, Catherine Andrieu, éditions Sémaphore [116 p.] – 16€
À l’écoute des bêtes ou Quand la terre respire : la mémoire sauvage du vivant selon Catherine Andrieu
Publié aux éditions Sémaphore dans la collection Cahier Nomade, dirigée par le poète, écrivain et essayiste breton Bruno Geneste, À l'écoute des bêtes de Catherine Andrieu est de ces livres rares qui semblent avoir été moins écrits que traversés. La poète et peintre plasticienne nous en avertit d'ailleurs dès l' "Avant-dire" : « Il est des livres que l'on n'écrit pas. Ils vous traversent, vous arrachent à vous-même, et vous déposent, les paumes vides, sur la grande page nue du monde. »
D'emblée, un mystère se présente au lecteur. Si le titre À l'écoute des bêtes est gravé sur la première de couverture, illustrée par la photographie saisissante d'un loup – ou peut-être d'une louve –, le texte s'ouvre pourtant sur un autre intitulé : Quand la terre respire. Comme si deux livres coexistaient dans un même volume. Comme si le premier titre désignait l'écoute, tandis que le second révélait la source profonde de cette écoute : le souffle même du monde. Entre les deux se déploie une œuvre de passage, une traversée des mémoires enfouies, des présences invisibles et des voix oubliées.
Car Catherine Andrieu affirme que ce livre est né « d'une blessure plus ancienne que nos mémoires ». Formule énigmatique qui ouvre un vaste champ d'interprétations. Cette blessure pourrait être celle de notre séparation d'avec le vivant, de notre exil hors de l'origine. Mais elle pourrait aussi désigner cette mémoire archaïque qui demeure en nous comme une braise sous la cendre. La poète précise : « celle de la terre qui parle encore sous nos pas ». Dès lors, le temps cesse d'être linéaire ; il devient une profondeur. Une respiration longue qui nous traverse et nous façonne au rythme de nos pérégrinations de pèlerins de l'existence.
Un souffle panthéiste irrigue l'ensemble de l'ouvrage. Catherine Andrieu rappelle que « nos corps (...) se souviennent d'avoir été rivière, rocher, bête, sauvage, souffle ». Le vivant n'est plus fragmenté ; il constitue une communauté d'être où l'humain cesse de régner en maître. « Ici, la voix n'appartient plus à l'humain seul », écrit-elle. Alors qui parle ? Peut-être cette voix immémoriale qui habite la mémoire du vent, le feu qui veille sous les ruines, les cendres qui savent encore hurler à la lune. Une voix qui précède le langage lui-même.
C'est pourquoi chaque poème n'est pas, selon elle, une parole mais « une fissure ». Le poème devient ouverture, faille, blessure lumineuse. Avant les mots, nous étions souffle et écoute. Nous étions cet infans qui ne parle pas encore. Arrachés à l'obscurité originelle par le cri de la naissance, nous tentons depuis de retrouver cette écoute première. Le poème est alors le lieu où « la lumière s'infiltre », où le visible laisse entrevoir l'invisible.
Parmi les présences qui peuplent cet univers, les chats occupent une place tout à fait particulière. Ils sont au cœur de la sensibilité de Catherine Andrieu et traversent son œuvre comme des figures initiatiques. Le chapitre intitulé Les chats compte parmi les plus beaux du livre. « Les chats avancent dans nos vies comme des aphorismes incarnés », écrit-elle. Ils ne se contentent pas d'habiter le quotidien ; ils l'ouvrent. Leur présence constitue « une fine lézarde dans l'ordinaire », une brèche par laquelle la poésie s'infiltre.
Le chat incarne ici une liberté absolue, souveraine. « Il incarne une liberté sans drapeau. » N'appartenant à personne, demeurant toujours au seuil, il conserve une part d'inaccessible qui le rend magnétique. Catherine Andrieu rejoint ainsi les grandes correspondances baudelairiennes : notre amour des chats est peut-être indissociable de notre amour de l'insaisissable. Ils nous enseignent la solitude sans l'abandon, le mystère sans l'obscurité.
Cette réflexion atteint une intensité bouleversante lorsqu'elle évoque "Lune", son propre chat. Depuis près de quatre ans, cette présence animale accompagne la poète. Les mots qu'elle lui consacre comptent parmi les plus émouvants du recueil. Entre elles s'est établi un lien immédiat, irrévocable, qui relève moins de l'apprivoisement que de la reconnaissance. "Lune" apparaît comme une conscience tierce, ni humaine ni animale, faite d'écoute pure et de silence habité. « Elle ne m'a pas réduite à une histoire. Elle a simplement été là, à l'endroit de ma chair vivante. » Rarement l'expérience de la relation entre l'humain et l'animal aura été exprimée avec une telle justesse.
L'écriture elle-même est pensée comme une traversée. « Écrire me coûte, m'écorche, me dépouille », confesse Catherine Andrieu. Chaque mot implique une perte, chaque phrase une brûlure. Écrire, c'est habiter un seuil. C'est marcher au bord du monde, dans une zone d'instabilité où nul ne ressort indemne. Mais cette blessure est aussi une vocation, « une forme d'amour radical », un abandon sans garantie ni retour.
Les poèmes qui ponctuent l'ouvrage prolongent cette vision organique du vivant. À Zanzibar, à Lalibela, au bord de la Mer Morte, les paysages deviennent des états de conscience. « Le vent écrit des lettres avec les branches mortes », « les arbres deviennent nomades », tandis que les êtres humains marchent « à l'intérieur de leurs propres veines ». Tout respire. Tout communique. Tout participe du même battement secret.
L'une des plus belles réussites de ce livre réside précisément dans cette abolition des hiérarchies. Terre, pierre, animal, arbre, eau, vent et humain appartiennent à une même communauté de destin. « Ici, il n'est plus de hiérarchie entre les formes de vie. Tout appartient au même battement, à la même blessure immense, à la même espérance silencieuse. »
Livre de mémoire et de souffle, de blessure et de réconciliation, À l'écoute des bêtes – ou peut-être faudrait-il dire Quand la terre respire – nous invite à retrouver cette écoute première dont notre époque s'est éloignée. Catherine Andrieu y déploie une parole dense, habitée, profondément incarnée, où la poésie redevient ce qu'elle n'aurait jamais dû cesser d'être : une manière d'habiter le monde en fraternité avec toutes ses formes de vie.
Au terme de la lecture, une évidence demeure : respirer suffit peut-être, en effet,lorsque l'on réapprend à entendre, sous nos pas, le souffle ancien de la terre.
© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)
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