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Vita Nostra, Marina & Sergueï Diatchenko (par Didier Smal)

Ecrit par Didier Smal 15.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Roman, Russie

Vita Nostra, Marina & Sergueï Diatchenko, traduit du russe par Denis E. Savine, L’Atalante, octobre 2019, 528 pages, 26,50 €

Vita Nostra, Marina & Sergueï Diatchenko (par Didier Smal)


C’est par un désir politique et une insatiable curiosité pour l’Autre via la culture qu’on décide de s’intéresser à la littérature ukrainienne, autant l’admettre plus que volontiers, et c’est par goût pour la science-fiction qu’on se retrouve avec Vita Nostra en mains. Et puis tout explose, et puis on perd tous les repères, et puis on se demande, une fois le livre refermé, si l’on vient de lire un roman ou si l’on vient de vivre une expérience existentielle absolue, une incitation à purifier son esprit tout en l’autorisant à toute volte, tout en l’incitant à toute aventure, tout en lui recommandant d’oublier tout ce qu’il sait, de tout désapprendre pour enfin prendre son envol en tant que lui-même.

Pourtant, des livres qui secouent les neurones, on en a connu, et pas uniquement du côté de la science-fiction – souvenir d’avoir, durant la lecture de La Maison des feuilles de Danielewski, fait des rêves étranges et troublants au possible, où l’esprit se perdait dans des espaces eschériens. Mais Vita Nostra semble juste en total décalage.

Comparaison musicale : si Vita Nostra était un disque de jazz, il ne serait ni du Albert Ayler ni du John Coltrane, peut-être un peu du Liberation Music Orchestra, mais il serait à coup sûr l’album enregistré en 1956 par Lennie Tristano, celui pour lequel il s’était servi de bandes enregistrées, parfois ralenties, pour donner l’impression d’une multiplicité pianistique qui incite, aujourd’hui encore et au fil des écoutes, l’esprit à tenter de s’ajuster pour finalement abandonner et vagabonder ailleurs.

Car tout, dès le début de Vita Nostra, semble placé sous le signe de l’étrange à admettre, à accepter, à faire sien – comme guide, comme compagnon, comme consigne existentielle eu égard au fait que, pour citer le Gaudeamus Igitur interprété par les élèves de « l’Institut des technologies spéciales » de Torpa, dont le roman tire son titre : « Vita nostra brevis est,/Brevi finietur ;/Venit mors velociter,/Rarit nos atrociter,/Nemini parcetur ! » (« Notre vie est brève,/Elle finira bientôt/La mort vient rapidement/Nous arrache atrocement/En n'épargnant personne. ») C’est quoi, ce début ? C’est l’histoire de Sacha Samokhina, en villégiature avec sa mère dans une ville balnéaire, qui se voit enjoindre par un homme aux perpétuelles lunettes noires, Farid Kojennikov, d’aller se baigner dans la mer chaque jour à quatre heures du matin selon des modalités précises, sous peine de conséquences désagréables pour dire le moins. La machine narrative est enclenchée : Sacha, jeune fille hésitante, est entraînée dans un monde d’épreuves toujours plus rudes, et le lecteur, fasciné, hypnotisé, ne peut que l’accompagner – jusqu’à son inscription forcée à cet « Institut des technologies spéciales ».

À partir d’ici, les comparaisons critiques fusent avec la saga Harry Potter ; elles sont difficilement compréhensibles, sauf à considérer que dès qu’on met un adolescent dans une école où les apprentissages sortent du commun (mais non, il n’est pas question de magie dans Vita Nostra ; il est question d’un savoir autre, c’est tout), c’est toujours la même histoire. L’histoire de Sacha est certes celle d’une adolescente qui quitte sa famille pour une école éloignée et hors normes, en éprouve du regret tout en s’en sentant désormais exclue, puis qui aime et se découvre femme à un moment donné dans un cheminement qu’on pourrait qualifier d’holistique, mais c’est surtout l’histoire, brutale, sans aucune affection, avec une sévérité absolue, d’un apprentissage : celui, impossible à dire (et pourtant les Diatchenko parviennent à le faire deviner au lecteur par de petites touches impressionnistes) de qui elle est dans la grande phrase du monde – un verbe, un pronom, un adjectif, une conjonction ? Donc, non pas quel serait le mot qui la symboliserait (Dieu que ce serait plat et convenu), mais quel mot elle est. On peut expliquer ? Non, car « expliquer, c’est simplifier », pour citer un élève dans l’année précédant celle de Sacha. Quant à Portnov, le professeur principal en première année, voici son intention : « Je vais m’efforcer de vous inculquer une représentation de la structure du monde ». Pourquoi ? Parce que « le monde tel que vous le voyez n’existe pas. Quant à l’image que vous vous en faites, n’en parlons pas. Certaines choses vous paraissent évidentes et acquises, pourtant elles n’existent pas. » Et il s’agit d’y trouver sa place.

Cela passe par des exercices, dont on cite le premier, histoire de situer le degré de gymnastique mentale parcourant implicitement Vita Nostra à partir du moment où Sacha est à Torpa : « Exercice premier. Imaginez une sphère dont la surface extérieure est rouge et la surface intérieure blanche. Sans en compromettre l’intégrité, déformez mentalement cette sphère afin que la surface externe soit à l’intérieur et la surface interne à l’extérieur. » Comme Sacha, le lecteur est interloqué, voire désespéré – puis il se laisse aller à imaginer, à lui aussi jouer de son esprit, comprenant que la nature même des exercices importe peu, ce qui importe, c’est la compréhension de cette injonction qui pourrait devenir un leitmotiv existentiel : « pour l’heure, il vous faut réussir le présent examen. Vous devez franchir vos limites. Sauter par-dessus votre tête. Comme d’habitude. » Feu un ami disait qu’il aurait voulu être professeur de gymnastique mentale, justement ; il aurait adoré Vita Nostra, où il faut entre autres apprendre à écouter différents types de silences,  et accepter cette vérité très simple : « le sens est une projection de la volonté sur sa surface d’application. Il n’est pas absolu et dépend du choix de l’espace et de la méthode de projection. »

Le tout est raconté d’une langue impérieuse, sans nulle fioriture, et si magie il y a, pour satisfaire ceux qui appauvrissent Vita Nostra en le comparant à Harry Potter (ceci dit avec tout le respect dû à cette saga, honorable au possible), c’est celle de l’esprit qui se conquiert lui-même, par le verbe et par le sens, aussi biaisés et inquiétants de puissance soient-ils, au risque de transpercer les frontières et les attentes – lorsque le mot est trouvé et qu’il peut modifier le monde. À celui-ci de l’accepter. Et donc d’accepter Sacha Samokhina dans toute sa gloire.


Didier Smal


Marina Diatchenko (1968) et Sergueï Diatchenko (1945-2022) sont des auteurs de fantasy et de science-fiction ukrainiens d’expression russe. Leur œuvre, en particulier le roman Vita Nostra, a été primée à de multiples reprises, et ils sont été adoubés meilleurs auteurs de science-fiction européens à l’Eurocon de Glasgow en 2005.


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A propos du rédacteur

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Didier Smal, né le même jour que Billie Holiday, cinquante-huit ans plus tard. Professeur de français par mégarde, transmetteur de jouissances littéraires, et existentielles, par choix. Journaliste musical dans une autre vie, papa de trois enfants, persuadé que Le Rendez-vous des héros n'est pas une fiction, parce qu'autrement la littérature, le mot, le verbe n'aurait aucun sens. Un dernier détail : porte tatoués sur l'avant-bras droit les deux premiers mots de L'Iiade.