Une très bonne hérétique, Becky Chambers (par Didier Smal)
Une très bonne hérétique, Becky Chambers, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marie Surgers, L’Atalante, 112 pages, octobre 2025, 12,50 €
On a négligé d’évoquer ici la formidable série Les Voyageurs, quatre tomes d’une science-fiction quasi solaire, réjouissante au possible, signés Becky Chambers. On l’a négligé, et on a eu tort – d’où cette critique dithyrambique d’un mince recueil de cinq nouvelles, puisque la cinquième, qui donne son titre au recueil, est située dans l’univers des Voyageurs – comme un ultime appendice, un ultime aperçu des interactions aussi passionnantes que touchantes et profondément… humaines existant entre toutes les espèces peuplant les diverses galaxies traversées dans cette série. Ici, une seule, ou du moins essentiellement une planète, celle dont sont originaires les Sianat, ces « paires » sans lesquelles la navigation interstellaire serait impossible.
Oui, dit comme ça, quiconque souffre d’un manque d’intérêt pour la science-fiction, cette supposée littérature pour amoindris du bulbe, baille et se demande ce qu’il y a à attendre d’une histoire fleurant bon le space opera. Tout, tout est à attendre, car Becky Chambers donne à chacun de ses personnages une profondeur troublante, incitant le lecteur à s’intéresser à son âme, voire à s’y attacher, surtout dans ses rapports aux autres personnages, certains n’étant pas du tout de son espèce mais les rapports entre tous étant majoritairement pacifiques.
C’était le cas dès les premiers mots de L’Espace d’un an, le premier des quatre tomes des Voyageurs, concernant une humaine – qui connaîtra une histoire d’amour inter-espèces sublime par la suite, une histoire à faire passer Les Amants étrangers de Farmer pour une bluette dépourvue de tout sentiment et de tout désir d’aller à la rencontre de l’Autre, aussi différent soit-il.
Dans la nouvelle Une très bonne hérétique, Becky Chambers fait donc entrer plus avant le lecteur dans la psyché des Tianat, cette espèce qui se fait injecter le Chuchoteur, un virus qui unit les deux parties de l’esprit, la basse et la haute, et transforme l’individu en un pluriel ; c’est un rite, une façon d’appartenir à la société tout en s’en dissociant, les Tianat étant très à cheval sur la distance sociale à respecter – au point que lorsqu’ils deviennent membres d’un équipage de vaisseau, ils s’isolent dans leur cabine pour n’en sortir que lorsqu’il y a des calculs à éventuellement vérifier. Sauf ceux qui, apparemment, refusent le Chuchoteur et mènent une vie de parias sur la planète errante Arun. Mais si ce refus était moins simple qu’il y paraît ? Si la non-adhésion à une norme était aussi involontaire que dictée par les gènes ? Qu’arrive-t-il dans ce cas-là ? Et où trouver l’écoute nécessaire lorsque ce supposé refus relève, dans sa propre culture, de l’hérésie, qui « s’accompagnent forcément de défi » ? Ces questions ont l’air anodines, mais les reformuler dans un contexte autre que humain et donc historique, c’est forcer notre esprit à revoir ses propres normes.
Les normes, celles de la science-fiction, celles de sa narration, Becky Chambers les met quant à elle au défi en proposant quasi exclusivement des personnages principaux féminins (ce qui explique peut-être le choix pour le moins sidérant posé à la fin du Vaisseau cercueil et le rôle d’héroïne intergalactique dévolu à la « bouseuse de rien du tout » dans La Troufionne, l’Épée nova et les Textes, relecture plus que plaisante du mythe arthurien) ; d’aucuns y voient du féminisme – on peut tout simplement y voir un choix narratif systématique qui permet d’autres issues narratives, peut-être plus tendres, plus affectueuses, moins agressives faute de testostérone… Autre mise au défi : celle de la positivité. Becky Chambers a flirté avec le solarpunk, et ça se sent : à une science-fiction nécessairement sombre dans sa vision du monde (vente à la criée sur le marché de la SF depuis cinquante ans au moins : qui veut sa dystopie ? qui n’a pas son récit post-apocalyptique ?...), elle oppose une science-fiction qui, si elle n’est pas exempte d’angoisse ou de conflits (celui au cœur de La Troufionne nécessite vraiment une héroïne…), se dirige vers un possible positif sans pour autant être fleur bleue. Le plus bel exemple est le pari sur l’avenir pris par Thea dans Dernier contact, un pari dont elle ne connaîtra jamais le résultat – et qui va justement à l’encontre d’une visée de profit à court terme (on a dit quelque part que le solarpunk, même si Chambers n’en écrit pas exactement, n’était pas du tout capitaliste ? non ? ben voilà, c’est dit).
Quant au style, il a ceci de remarquable que Chambers ne se laisse jamais aller à de longues périodes remplies, voire dégoulinantes d’émotions, alors que l’affect des personnages est souvent au centre de la narration ; l’énonciation est sobre, même si parfois mêlée d’un rien d’humour, et l’autrice parvient à faire parler « juste » ses personnages. Ainsi, jurerait entendre exactement la « troufionne » lorsqu’elle se livre à un enregistreur dont elle ignore s’il est juste une machine ou s’il délivre ses propos, considérations et occasionnels délires à un véritable être humain ; Chambers désire que nous l’accompagnions dans son cheminement, et on le fait de bon cœur.
« L’avenir de l’homme est la femme » écrivit Aragon ; Chambers complète : « la femme dans les étoiles », et le démontre au fil de ses romans et nouvelles, dont cinq, publiées à l’origine entre 2014 et 2022, sont réunies dans Une très bonne hérétique, bref recueil qui peut servir d’entremets pour l’amateur attendant un prochain roman ou d’apéritif pour le néophyte curieux de découvrir une œuvre aussi singulière que… solaire. Dans les deux cas, ses multiples saveurs sont autant de délices.
Didier Smal
Becky Chambers (1985) est une autrice américaine de science-fiction souvent associée aux sous-genres hopepunk et solarpunk. Son œuvre a été distinguée par le prix Hugo (deux fois) et le prix Locus.
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