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Un éblouissement sans fin. La poésie dans le soufisme, Eric Geoffroy

Ecrit par Marc Michiels (Le Mot et la Chose) 18.10.14 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Poésie, Seuil

Un éblouissement sans fin. La poésie dans le soufisme, préface du Cheikh Khaled Bentounes, septembre 2014, 368 p. 21 €

Ecrivain(s): Eric Geoffroy Edition: Seuil

Un éblouissement sans fin. La poésie dans le soufisme, Eric Geoffroy

 

« Tu es à jamais voyageur, de même que tu ne peux t’établir nulle part », Ibn ‘Arabî

 

Eric Geoffroy est un islamologue arabisant à l’Université de Strasbourg. Il enseigne également à l’Université Ouverte de Catalogne, et à l’Université Catholique de Louvain. Spécialiste du soufisme et de la sainteté en Islam, il travaille aussi sur la mystique comparée, et les enjeux de la spiritualité dans le monde contemporain. Il a publié neuf ouvrages, plusieurs de ses ouvrages sont traduits en différentes langues.

Le dernier ouvrage d’Eric Geoffroy, Un éblouissement sans fin. La poésie dans le soufisme, publié dans la collection Les Dieux et les Hommes aux éditions du Seuil, est un livre évènement pour qui sait faire abstraction à une actualité anxiogène et guerrière. L’ouvrage dévoile les tissus du corps noir de l’ignorance ; il apporte ainsi lumière, connaissance, esprit et poésie du langage et du patrimoine spirituel du monde musulman.

A lui seul, l’ouvrage est un appel culturel à défier les préjugés qui obèrent l’essentiel de ce patrimoine spirituel :

« L’expression majeure de la spiritualité de l’islam, le soufisme, repose sur une initiation qui, de maître à disciple, transmet l’influx spirituel émanant du prophète Muhammad. Prenant sa source dans le Coran et le modèle prophétique, cette voie a pour but de délivrer l’homme des passions et des illusions qui l’assaillent, lui permettant ainsi de trouver un espace intérieur d’où contempler les réalités de l’Esprit ».

Ce recueil poétique (Dîwân) propose d’étudier l’œuvre de trois cheikhs (Ahmad al-’Alâwî en est la figure centrale) à l’aune de l’enseignement soufi : le poème par l’évocation de la Beauté et la gnose conduit alors à la réalisation majeure de l’être humain, c’est-à-dire : l’Union à Dieu.

« Comment exprimer une expérience spirituelle le plus souvent ineffable – car reliée à des réalités invisibles – sinon par des symboles ? Le symbole, précisément, a pour fonction de faire pointer les réalités du monde phénoménal vers des réalités d’un ordre supérieur, où elles ont leur principe et leur fin ».

Dans l’Antiquité occidentale, la poésie est, pour l’Islam, ésotérique : « A la différence du parler ordinaire, la parole poétique est alignée sur l’harmonie des sphères, et donc sur le verbe des anges qui les peuplent », Pierre Lory, « Avant-propos » à L’Interprète des désirs d’Ibn’Arabî, 2012, éditions Albin Michel.

Eric Geoffroy montre également l’importance de nos écrivains tels que Charles Baudelaire, Arthur Rimbaud, Edgar Allan Poe, et le surréalisme, pour les tenants du courant « symboliste » (ramzî) apparu dès la seconde moitié du 20e siècle : « Peut-on séparer la flamme spirituelle de ses effets et reflets esthétiques ? »

Le terme en arabe pour désigner un poème est qasîda : « tendre à », « se diriger vers », et contient en quelque sorte l’essence initiatique du soufisme. La poésie partage ainsi, avec la mystique, une même relation à l’indicible, elle ouvre l’âme humaine aux divers aspects et degrés de l’expérience intérieure. La poésie soufie vise, quand à elle, à éveiller les consciences par le paradoxe et l’illumination. Leur expression allusive les ont, semble t-il, depuis l’origine, protégées du regard des intrus, des « docteurs de la Loi » et défie a priori toute analyse et toute censure. La langue arabe possède soixante mots pour dire l’amour, et ces mots sont presque tous tirés des grains de sable parcourant les dunes du désert : « lorsqu’on perd son chemin dans cette immense étendue de l’âme, on perd aussi la vie. Et l’amoureux en état de désertification n’a plus accès à sa propre source… l’amour est comme une errance absolue ».

Ibn ‘Arabî explique ce trouble expérientiel à partir de la « métaphysique de l’être » : une perte chez l’amant qui entraîne une interrogation sur sa propre identité, l’extinction de sa conscience individuelle dans la « Présence », le fanâ’. L’amant-créature passe donc par une mort initiatique. Il goûte alors la fusion avec l’Aimé(e) et s’annihile en Lui, en Elle :

« Elle m’a amplement abreuvé

Au point de me soustraire à moi-même.

Elle m’a introduit dans l’assemblée,

Par ma voix Elle m’a enterré,

Dans la taverne Elle m’a enterré,

De mon linceul Elle m’a habillé… »

« Elle m’a pris, possédé,

Elle m’a aspiré dans sa réalité subtile,

J’ai cru alors qu’Elle était moi,

Mon esprit à Elle était voué.

Elle m’a transmué, retourné,

Marqué de son empreinte,

Elle m’a uni, puis rendu à moi-même,

Elle m’a donné de ses noms

Elle m’a tué, réduit en lambeaux

Elle a trempé mes restes dans son sang

Puis m’a ressuscité :

Mon astre brille en son firmament ! »

L’amant profane, dépouillé de son égo, devient gnostique, et est investi de la « parure divine » pour ne jamais mourir, comme par une légère lueur, une lucidité de sa conscience :

« Ce que nous considérons comme le monde sensible, le monde du fini ou temporel, n’est qu’un ensemble de voiles cachant le monde réel… » ; « Ton voile, c’est la proximité – par elle tu t’absentes à la Réalité (Dieu). Il se manifeste dans le voilement ? Et se cache par l’éclat de Sa splendeur ! », Cheikh ‘Alâwî.

Mais alors, comment se débarrasser des voiles des illuminations pour se rapprocher du Divin ? Faut-il suivre la voie de l’éveil, pour atteindre la réalisation spirituelle (al-tahqiq) ?

L’aspirant sur la Voie doit donc sans cesse unir sa conscience sur la notion de l’Unicité (wahda) et la multiplicité (kathra). « L’homme aux deux yeux », comme les appellent les soufis, développe une vision stéréoscopique en quelque sorte ; l’œil droit, l’œil intérieur voit l’Unicité, tandis que l’œil gauche, l’œil extérieur voit le monde phénoménal : on peut alors parler d’Unicité de l’être.

L’auteur, Eric Geoffroy, nous emmène d’une main habile et délicate vers le chemin de la voie initiatique(sulûk) où « tous les êtres participent d’un voyage universel sans fin ni dans ce monde ni dans l’autre et à tous les degrés de l’Etre », Ibn ‘Arabî, in. Le dévoilement des effets du voyage, traduction Denis Gril, Combas, éditions de l’Eclat, 1994.

A vous, lecteurs d’en dévoiler les pages « nager sur les mers de l’amour, montant avec la vague, puis redescendant » avec Un éblouissement sans fin, pour aborder un des rivages de la poésie soufie, jusqu’aux profondeurs infinies de l’âme et des corps, des océans et du désert, de l’Un et de la multiplicité où « Enfin, l’amour m’emporta en haute mer, là où il n’y a plus de rivage… », Dîwan : Mâ ziltu atfû.

 

 

Article écrit par Marc Michiels pour Le Mot et la Chose

 

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A propos de l'écrivain

Eric Geoffroy

 

Eric Geoffroy est islamologue, spécialiste du soufisme internationalement reconnu. Au Seuil, il a publié Le Soufisme, voie intérieure de l’islam (Points sagesses, 2009), L’islam sera spirituel ou ne sera plus (2009). Dans d’autres maisons, notamment, La Sagesse des maîtres soufis (Grasset, 1998) ; L’Instant soufi (Actes Sud, 2000).

 

A propos du rédacteur

Marc Michiels (Le Mot et la Chose)

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Né en 1967, Marc Michiels est un auteur de poésie visuelle. Passionné de photographie, de peinture et amoureux infatigable de la culture japonaise, il aime jouer avec les mots, les images et la lumière. Chacun de ses textes invitent au voyage, soit intérieur à la recherche du « qui » et du « Je par le jeu », soit physique entre la France et le Japon. Il a collaboré à différents ouvrages historiques ou artistiques en tant que photographe et est l’auteur de trois recueils de poésies : Aux passions joyeuses (Ed. Ragage, 2009), Aux doigts de bulles (Ed. Ragage, 2010) et Poésie’s (2005-2013). Il travaille actuellement sur un nouveau projet d’écriture baptisé Ailleurs qui s’oriente sur la persévérance du désir, dans l’expérience du « pardon », où les figures et les sentiments dialoguent dans une poétique de l’itinéraire.