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Un arrière-goût de rat, Jean-Claude Hauc (par Philippe Thireau)

Ecrit par Philippe Thireau le 10.05.23 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Tinbad

Un arrière-goût de rat, Jean-Claude Hauc, éd. Tinbad, novembre 2021, 170 pages, 18 €

Un arrière-goût de rat, Jean-Claude Hauc (par Philippe Thireau)

 

Écrire est criminel. De quel droit l’écrivain fouaille-t-il la page blanche de son écriture, la souille-t-il de son encre ? Une encre à la fois principe éjaculateur et projection de l’inconscient. Jean-Claude Hauc, laudateur et bon spécialiste de Casanova, nous embarque dans l’histoire de la vie en la mort annoncée.

Ouvrage crépusculaire entend-on dire à propos de ce journal/roman d’un enseignant/écrivain, qui loin de se retourner sur son passé (seulement un peu) affronte le présent, devrait-on dire l’étreint ; comme il étreint ses belles élèves damnées. Crépusculaire, certes, mais si l’on invoque facilement le crépuscule du soir, celui que beaucoup pensent unique, celui du matin allume le jour tragique condamné à mourir. La petite lueur rose blafarde. Celle de Baudelaire dans son poème Le Crépuscule du matin :

… Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Au matin de tout, la partie est jouée. Le soir n’est qu’une étape convenue.

L’auteur convoque Bataille, parmi ses nombreuses références littéraires, artistiques ou philosophiques, pour justifier son titre ; à la fin de son Histoire de rats, en effet, Georges Bataille pose cette phrase qui a toujours fait tressaillir Hauc : « La nudité n’est que la mort et les plus tendres baisers ont un arrière-goût de rat ».

Nu, le narrateur l’est face à tout ce qui l’agresse dans la vie quotidienne en sa bonne ville de Montpellier ; débarrassé des contraintes sociales, il erre entre musique et lecture, en esthète cherchant à tromper l’ennui ; qu’on lui fiche la paix ! L’âge avance, les faiblesses apparaissent. Le crépuscule du soir tire l’alarme. Comment vivre encore ? En aimant, en baisant entre parties fines à deux ou trois et crise prostatique ! En trompant la mort, d’autres la recevront de sa part – cadeau. On ne peut vivre qu’une vie d’assassin, sinon rien. Se nourrir de l’autre, plein sexe, plein meurtres.

La sale engeance des touristes massacrant Montpellier l’ébranle et l’amène à envisager de les punir de venir ainsi troubler l’ordre du beau, sa propre structure. Le journal migre au roman. Notre héros se fait meurtrier en série. Tope là ! Chaque crime commis de manière identique alimente la chronique. Crimes parfaits auxquels on peine à croire ; crimes commis froidement, nourriture terrestre avant le clap de fin. Crimes d’esthète préludant quelques embrassades furieuses de maîtresses goulues, à l’écoute « de l’arioso du début du second acte du Cardillac de Paul Hindemith ». Le narrateur ne connaît rien qui n’échauffe comme le crime. Ce qui est bien avec la littérature, c’est que tout, même le pire, trouve à se justifier, s’expliquer. Le journal/roman de Jean-Claude Hauc invoque de nombreux écrivains, à l’instar de Lautréamont dans Maldoror : « Quand je commets un crime, je sais ce que je fais, je ne voulais pas faire autre chose ». On risque encore une citation de Wolfgang Sofsky dans Traité de la violence : « C’est parce que l’homme peut tout se représenter qu’il est capable de tout. C’est parce qu’il n’est pas mené par ses instincts, mais qu’il est un être spirituel, qu’il peut se comporter de façon pire que la pire des bêtes ». Méditons cela, encourage l’auteur.

Cinq crimes commis de façon rituelle, élaborés suivant une géométrie universelle, celle du pentagramme – on pense à l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci, on pense à l’étoile à cinq branches. Carte de Montpellier (sa matrice) à plat, le criminel dont le journal/roman fait un héros trace les lignes du pentagramme ; il obtient les cinq points de l’étoile ; chacun d’eux devient lieu de sacrifice. À l’issu de ces cinq meurtres, poignard dans un rein, puis gorge tranchée, l’esprit a pris le dessus sur la matière, l’homme se fond au cosmos. « Comment supporter qu’un autre que soi puisse être Dieu », souligne le criminel, faisant écho à Deleuze écrivant : « Un dieu rôde derrière le fait divers ». Le dernier crime achevé, l’auteur note que « l’opus magnum [le grand œuvre ésotérique] est donc enfin réalisé ».

Un arrière-goût de rat doit une part de sa pertinence criminelle à une longue évocation de l’œuvre au noir d’Octave Mirbeau, Le Jardin des supplices. Dix bonnes pages, pas moins. Clara, l’héroïne de Mirbeau, figure du crime et de la perversité, règne sur ces lieux qui sentent la pourriture humaine ; le goût du rat martyrisé par le fondement et martyrisant les entrailles des malheureux prisonniers du jardin inonde ses narines.

Il est temps pour le narrateur de se rendre à Rome en compagnie de la jeune Cloé, la maîtresse un rien perverse. Voyage de la fin, l’ultime étape, un travail de restauration aussi essentiel que celui de tuer l’ignorance en bermuda, image métaphorique de l’idiocratie pour lui : d’abord pour retrouver un tourisme tolérable, hors la chapelle Sixtine cependant ; ensuite pour croiser Stendhal en esprit, Stendhal le voyageur lettré, celui qui vit en pensant ce qu’il voit, foin de la consommation de masse.

Le retour à Montpellier, retour définitif sur le tout unificateur, est rendu enfin possible.

 

Philippe Thireau

 

Jean-Claude Hauc a fait une carrière d’enseignant de français, parallèlement à son travail d’écrivain. Il est édité depuis 1980. On le connaît spécialiste de Casanova et de Sade. Il a longtemps été directeur de la Revue littéraire Textuerre. Il fait partie de la rédaction des Lettres françaises.

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A propos du rédacteur

Philippe Thireau

 

Philippe Thireau, né à Paris 15ème, a vécu en Algérie. Écrivain, poète, auteur dramatique, revuiste, a publié plus de 13 ouvrages chez différents éditeurs français, suisse et belge.