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Un air d’éternité défaite, Élia Jalonde (par Luc-André Sagne)

Ecrit par Luc-André Sagne 11.06.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

Un air d’éternité défaite, Élia Jalonde, avec des peintures de Sophie Martet, Éditions La Lucarne des Écrivains, 2024, 120 p. 19,90 euros

Un air d’éternité défaite, Élia Jalonde (par Luc-André Sagne)

Si l’on ne peut guère parler de poésie féminine (comment la définir, sur quels critères ?), on peut simplement dire qu’il y a des poètes femmes comme des poètes hommes. Et Élia Jalonde est assurément poète. Ce qui est l’essentiel. Avec son dernier recueil, « Un air d’éternité défaite », elle nous plonge dans son monde liquide, flottant, organique, où les corps comme les mots étincellent, où la langue pour le dire se fait tour à tour enveloppante et précieuse, concise et dense. Son regard décentré, ce qu’elle appelle « voir le monde à travers une pierre », nous fait sentir au plus près la vie palpitante, sensuelle qu’elle perçoit à l’œuvre dans cet univers « qui nous coule dans tout le corps ».

L’eau précisément, son écoulement, ses courants, favorables ou contraires, sa force ou sa faiblesse sont ici fréquemment évoqués, qu’ils soient associés à la femme (« qui écoute chanter la mer »), à la forêt ou à la « Terre-Mère » (Terre-Mer ?). Avec l’eau le chemin emprunté par la poète devient succession de métamorphoses où la chair est aussi bien eau que pluie, où les cheveux « sont si longs qu’ils remplacent l’eau / Et nous noient », où la source y « dévide son ciel ». Et que les peintures de Sophie Martet accompagnent de leur délicatesse.

Nulle séparation dans cette eau primordiale entre les innombrables formes de la vie, que la poète accueille toutes avec la même attention, et même au-delà, du plus loin que lui permet son regard, parmi les « êtres de rêve (qu’elle) entend poindre ». Car sa poésie, dans sa fluidité, passe d’un plan à un autre, d’une immanence à tout instant célébrée à une transcendance qui vient comme la prolonger. « Dieu nous a rêvés et nous sommes là / Au bord du Verbe » constate-t-elle, « Dieu qui se tient terré » et vers lequel « il nous faut plonger ». Présence sous-jacente, partie prenante du monde sans qu’il n’y ait aucun surplomb ou écart, expression naturelle du lien entre la vie et la mort, quand « les morts dorment sous la terre et le sang est sec / (…) les nouvelles pousses d’or porteront le chrême. » Il n’est pas jusqu’au « grand Métatron », l’archange de la mystique juive, qui ne se trouve convié au mystère de l’existence.

C’est en fait à une « fable secrète » que se réfère la poète et qu’elle cherche à transcrire, par ses mots choisis avec soin, par ses images venues du fond de la terre et du plus haut que le ciel, avec toute sa sensibilité, dans l’émerveillement du premier jour aussi bien que dans sa violence. Dans ce monde où l’humain n’a presque plus sa place (« Nous ne reprenons plus l’air d’humains »), les forces en action peuvent en effet aussi bien s’épouser qu’entrer en conflit selon des logiques propres que seule la poète est capable, sinon de déchiffrer, du moins d’approcher, par le regard et par le son.

De ce double mouvement d’observation et d’écoute naissent les poèmes et par leur exploration fine témoignent de la profusion, de l’extrême variété du vivant, de tous ses points de contact et ramifications avant que le poème suivant n’en donne une nouvelle expression. Autant de stations, autant de jalons sur la route intime qu’elle emprunte vers la destination qui est la sienne et qu’elle partage avec nous, ce qu’elle vit et qui la bouleverse : son histoire d’amour.

Un amour qui se fait sentir de manière subtile, permanente, à travers tout le recueil, un amour qui se cherche, se heurte, se trouve et se perd : « Tu mâches ma nuit / Je tête le jour / Chacun à l’autre bout du monde ». Avec ses accès de fureur : « Bientôt, je t’attraperai la nuque / En louve sauvage et peu instruite. » Et de bonheur : « Les noirceurs nous quittent ; squames, cendres / Car enfin nous formons le ciel. » Une véritable expérience amoureuse faite aussi de brusques abattements : « Sous les étoiles du matin, un fléau de larmes / À se coucher le cœur aigre et froid » et de moments de douleur : « Des aiguilles me décousent l’âme / Le bruit du grand baquet émaille le supplice. »

À l’instar du mouvement perpétuel du cosmos, le chant amoureux passe facilement de l’amour à la peine, du lait aux cendres. Cet amour-là n’est pas un repos, n’apporte aucune paix. Traversé de contrastes, de tensions et d’apaisements temporaires il est fragile et doit être défendu coûte que coûte tant « des monstres tapis écument de joie / Tout à l’idée de corrompre. » Il faut livrer bataille contre le péril qui menace jusqu’à ce que « notre éclat aveugle les monstres et bannisse les mauvaises paroles. » Et ce sont les femmes, amazones à la « peau nitescente » qui sont en première ligne, « des coraux plein les doigts / (et qui) partent armées / lobes jaspés / Et fronts rougis. » Ce sont elles qui « en levant doucement leurs paumes / conduiront le rayon d’or. »

La volonté de ne pas céder sous les attaques, de ne pas se laisser atteindre insuffle alors sa force aux mots de la poète et caractérise la vie organique qu’elle scrute et où elle-même se cherche dans son itinéraire amoureux, « dans la jungle psychique » qu’elle doit affronter. Là où « tout brandille et houle ». Là où « l’âme en geôle / Arpente ce piètre espace / (Et) ne connaît que de brèves échappées ». L’âme qui peut aussi être appelée pour « plonger au vif de l’œil de feu » et qu’elle voit parfois partir.

Il y a chez Élia Jalonde un sens de l’absolu qui fait de l’amour un défi et une épreuve, l’engagement total de deux âmes qui s’attirent et se repoussent dans une nature envahissante, absorbante, indifférente à l’humain mais que le spirituel traverse. C’est toute la portée de son travail de ménager ainsi plusieurs strates, plusieurs niveaux de lecture dans un monde d’une extrême plasticité, c’est ce qui fonde la richesse de sa poésie. Et si tout n’était-il pas après tout qu’une question de regard, de ce regard qu’elle laisse se développer autour d’elle plus largement qu’à l’ordinaire, avec une rare acuité, et qui constitue véritablement le « lieu saint du regard » ?


Luc-André Sagne


Élia Jalonde est l’auteure d’un premier recueil paru en 2021 à la Librairie-Galerie Racine, « Prophétie pour celui qui pleure ». Son troisième recueil, « Le corps intérieur », paraîtra le 1er juin 2026 aux éditions La Lucarne des Écrivains.


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Rédacteur, poète, critique littéraire.