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Trois sentiers vers le lac, Ingeborg Bachmann (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino 18.03.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Babel (Actes Sud), Langue allemande, Nouvelles

Trois sentiers vers le lac, Ingeborg Bachmann, traduit de l’allemand par Hélène Belletto, Babel, 2006, 275 pages, 9,20 euros.

Ecrivain(s): Ingeborg Bachmann Edition: Babel (Actes Sud)

Trois sentiers vers le lac, Ingeborg Bachmann (par Marie-Pierre Fiorentino)


Nadja, Béatrix, Miranda, Franziska, Elisabeth : à travers ces cinq figures féminines, principales protagonistes des cinq nouvelles de ce recueil paru en 1972 sous le titre Simultan, Ingebord Bachmann explore ce qu’est l’expérience d’être une femme dans l’Autriche des années d’après-guerre. Peut-être serait-il plus rigoureux de préciser « une femme libre » si on admet que cet adjectif ne valorise pas nécessairement le nom qu’il qualifie. Car si pour la personne elle-même, la liberté est une chance de réalisation de soi, elle correspond souvent, à travers le jugement de la société sur les comportements féminins dits libres, à une déviance.

Cette déviance se fait par comparaison avec le modèle social féminin façonné par la société traditionnelle, modèle incarné, dans Aboiements, par le personnage de Madame Jordan. Mère âgée de Léo, un professeur riche, célèbre et ignoblement ingrat, elle a sacrifiée sa vie au bonheur de son fils. Un modèle révolu ?

Bachmann ne cède pas à la facilité qui consisterait à lui opposer diamétralement des personnages plus jeunes, comme si l’histoire allait dans le bon sens. Non, l’histoire se répète parce que les valeurs, fussent-elles fausses, les préjugés et surtout la volonté farouche des hommes de profiter d’un inépuisable dévouement se transmettent.

Ainsi, Franziska, seconde épouse de Léo, trompe son ennui en prenant soin de sa belle-mère. Pour compenser la maigre pension de la vieille dame, elle ponctionne sur le budget personnel que lui alloue son mari, commet de petits mensonges et se fait rabrouer lorsqu’elle lui demande d’être un peu plus attentionné.

Mère et épouse modèle, Madame Jordan et Franziska sont des femmes que la société valorise sans que soit formulée l’origine de cette valorisation : elles acceptent tacitement que les hommes traitent par le mépris leurs désirs, fassent taire toute velléité d’exister par et pour elles-mêmes. Mais si les hommes ont si peu d’estime pour les femmes rangées, en ont-ils plus pour les autres ?

Dans Problèmes, problèmes, Erich batifolant avec Béatrix, si proche encore de l’adolescence, sous prétexte d’une épouse fragile, est-il capable d’estime pour une femme ? Pas plus que Josef, l’amant de Miranda sur le point d’en épouser une autre dans Les yeux du bonheur. Et les hommes d’installer femmes mariées et maîtresses dans une rivalité dont eux seuls sortent gagnants. À quoi cependant leur victoire se mesure-t-elle ?

L’intelligence de Bachmann réside dans la variété des réponses qu’elle suggère. On pourra alors trouver poignant le destin de Miranda cherchant un refuge dans sa myopie autant oculaire que psychologique puisqu’elle ne se voit ni « craintive » ni « fragile » « mais autonome, justement parce qu’elle sait très bien ce qui se trame dans la jungle où elle vit, et parce qu’elle est prête à tout. » Mais savoir ne suffit pas toujours pour faire face. Poignante aussi cette sorte de dépression dans laquelle survit Béatrix dont on se demande bien quel avenir sera le sien. Comme Miranda, la solitude guette.

Mais la solitude est-elle nécessairement une défaite ? Peut-être est-elle la condition universellement humaine, réalité que la société patriarcale a tenté d’effacer en laissant croire aux femmes que leur existence n’en serait dispensée que dans le sillage d’un homme. Ces cinq nouvelles agiraient alors comme un révélateur. La liberté, au-delà d’une affaire de sexes, serait avant tout une question existentielle. La preuve : certaines femmes, dans la même société, ont une vie bien éloignée de celles évoquées jusqu’ici.

Ainsi Nadja, interprète à l’ONU et Elisabeth, photographe et journaliste de guerre, bénéficient-elles de la liberté acquise par l’émancipation financière, donc un niveau d’instruction élevé. Ignorant le repli sur elles-mêmes des épouses délaissées et des maîtresses éplorées, elles vivent au jour le jour les événements de leur époque.

Dans Traduction simultanée, la première nouvelle du recueil, Monsieur Frankel râle, en son for intérieur, que préséances et exigences masculines soient reléguées au second plan par Nadja, sa maîtresse qu’il amène pour la première fois en voyage en Italie. Mais c’est justement son insoumission – en a-t-il conscience ? – qu’il l’admire.

« Une des raisons de sa répugnance que lui inspirait sa femme à Vienne, c’était qu’elle marchait maladroitement dans la rue, avec des sacs à main trop grands, voûtée, au lieu de rejeter la tête en arrière […] jamais, comme Nadja, elle ne promenait autour d’elle ce regard désapprobateur, une cigarette à la main, et cela voulait dire, où, je vous prie, mais où est donc le cendrier […] ».

Pourtant, les exigences de Nadja ne sont-elles pas encore des exigences socialement identifiées comme féminines, proches du caprice ? Des exigences de femme dominatrice ? Alors la tragédie de la solitude ne serait-elle pas la tragédie d’une inéluctable lutte entre dominants et dominés dans laquelle importerait moins le genre des combattants que leur force de caractère et leur aptitude à avoir acquis les codes de la guerre pour l’emporter ?

Une égalité se dessine pourtant entre les deux amants, occupant dans la même institution internationale des postes à responsabilité, ils sont de même aussi peu désireux l’un que l’autre de dormir, après l’amour, dans la même chambre. Peut-être sont-ils les moins incapables, dans tout ce livre, à parler, entre eux, la même langue au-delà des langages convenus. Que Nadja soit polyglotte et redoute de s’emmêler dans des grammaires et lexiques variés indique à quel point la parole, capable de créer de l’intersubjectivité, est exigeante.

Car de façon générale, un véritable dialogue entre hommes et femmes semble improbable, Elisabeth l’a compris lorsque, préparant un reportage sur l’avortement, elle a dû se confronter à la morgue de gynécologues prétendant tout connaître de la question. « […] est-ce qu’il n’est jamais venu à l’esprit de personne que l’on tue les hommes quand on leur enlève la parole, anéantissant du même coup la vie et la pensée. » Mais Elisabeth tait sa révolte et son article est primé.

Voilà pourquoi partir couvrir la guerre du Vietnam ne l’effraie pas, contrairement à son compagnon inquiet pour elle bien qu’il soit sur le point, lui aussi, d’en épouser une autre. « Elisabeth, qui autrefois n’avait jamais eu le moins du monde pitié de Philippe, fut envahie d’une grande pitié pour lui, et tandis qu’elle se déshabillait, déjà trop fatiguée pour se démaquiller, elle pensa que tout s’était bien terminé, bien terminé entre eux deux, il était en sécurité. »

Le moins à plaindre serait finalement celui qui - mais que ce soit « celle » donne son sens au recueil - détient le pouvoir de se réjouir de la sécurité de l’autre sans se soucier de la sienne propre. La solitude en quelque sorte vaincue par un don proprement humain car non plus pulsionnel mais réfléchi.

Marie-Pierre Fiorentino

Ingeborg Bachmann (1926-1973) est de formation philosophique ; elle a consacré sa thèse à « La réception critique de la philosophie existentielle de Martin Heidegger ». Mais c’est son œuvre poétique qui la fait tôt reconnaître du public et de la critique (Die gestundete ZeitLe Temps en sursis, reçoit le prix du Groupe 47 en 1952). Elle quitte en 1953 l’Autriche pour s’installer en Italie. Là, elle continue son œuvre poétique mais écrit aussi des pièces radiophoniques, pour certaines desquelles Hans Werner Henze compose la musique, avant de passer à la prose. Mais nombre de ses projets de romans restent, à ses yeux, inaboutis. Elle poursuit, sa vie durant, un dialogue littéraire avec Paul Celan. Les causes de sa mort, à Rome, demeurent mystérieuses.

 

Marie-Pierre Fiorentino


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A propos de l'écrivain

Ingeborg Bachmann

 

Ingeborg Bachmann, poétesse et nouvelliste autrichienne née à Klagenfurt en Carinthie le 25 juin1926, et morte à Rome le 17 octobre 1973.

 


A propos du rédacteur

Marie-Pierre Fiorentino

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr