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Tony’s Blues, Barry Wallenstein

Ecrit par Marie-Josée Desvignes 29.01.15 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Poésie, Recours au poème Editeur

Tony’s Blues, traduction de Marilyne Bertoncini, octobre 2014, 60 pages, 7 €

Ecrivain(s): Barry Wallenstein Edition: Recours au poème Editeur

Tony’s Blues, Barry Wallenstein

 

2. Further Talk from Tony

Believe me this time,

The curse that runs its course

and comes back to singe its sender

is my idea of health, good fortune ;

a lesson learned from heat

is blazed forever

I’d like learn a lesson

and recover.

As for putting the sign on someone,

less and less would I do so,

racing as we are to the same post,

bitten by the same fly.

Recoverd, I could melt into a doorway.

 

Autre conversation de Tony

Crois-moi cette fois,

le sort qui suit son cours

et revient brûler son jeteur…

c’est comme ça que je vois la chance et la santé ;

une leçon apprise dans la fièvre

est un stigmate à jamais.

J’aimerais apprendre une leçon

et m’en remettre.

Quant à marquer quelqu’un,

de moins en moins j’en ai envie :

on court tous vers le même but,

piqués par la même mouche.

Guéri, je me fondrais dans l’embrasure d’une porte.

Textes pages 10 et 11 : Recours au Poème éditeurs pour cette édition numérique, Barry Wallenstein, Marilyne Bertoncini pour la traduction, novembre 2014, Couverture Sophie Curel, illustrations et développement du ebook : studio Ultragramme

 

La portée émotionnelle de Tony’s blues englobe tout à la fois fantaisie, énergie, esprit, désespoir et provocation. C’est dans une poésie disloquée, dynamique, à la musicalité évidente que nous entraîne Barry Wallenstein.

Dans une écriture énigmatique tendant à l’abstraction, Barry prend Tony à charge de ce qui compose l’humain en lui, en nous, entre romantisme et cynisme parfois, pour dire l’existence pour dire notre passage sur terre.

Le jazz à la source de l’esthétique poétique de Barry Wallenstein, on l’entend dans son phrasé, dans le rythme saccadé de la narration. Il ne s’agit pas ici de dire la beauté de la nature dans une langue débarrassée des scories du monde, c’est la ville même qui est convoquée, la ville au cœur de l’homme urbain et inversement.

Dès l’ouverture du texte, qui est Tony se demande-t-on ? Tony, récurrent dans l’œuvre de Barry Wallenstein… Qui est cet homme interpellé, qui a de l’oseille plein les oreilles ?

« … t’es un crapaud terne, Tony,

dans un reste de ragoût… »

Dans les déambulations de Tony, dans ses errances urbaines, la vie si pénible soit-elle, ne peut mieux se révéler que dans les confrontations familiales, les expériences sensuelles, dans la musique jazz.

Dans les inflexions élastiques du texte original, on retrouve les notes bleues du jazz, la poésie du récit se fait art de vivre pour Tony qui se déplace au gré de ses humeurs.

Des humeurs tantôt violentes, tantôt douces. On avance dans ces vagabondages comme dans un rêve, la métaphore sert alors le dire de l’angoisse et du vide ou celui de la perte.

Interpellant sa mère – là, sous le couvercle depuis cinq ans – Tony, par la voix de Barry, mêle tension et résignation, douceur et tristesse, dans un mouvement réflexif. Il lui fait le constat de sa vie. Il interpelle son « créateur », un double dans sa tête et qui se montre oppresseur. Mais malgré son désespoir Tony tient bon. C’est que Tony a connu de froides vérités au fondement de sa jeunesse. Tout comme la musique jazz prend racine dans la violence, Tony, enfant, a connu celle du sang des tabliers de boucher de son père.

« Enfant, je serrais dans mes bras un blanc tablier

de boucher

taché de rouge »

Le propos sommaire cache la complexité des sujets abordés et l’émotion qui les contient. Derrière cette apparente facilité, la poésie reste obscure, voire oppressive comme l’est la musique jazz afro-américaine, imprégnée de violence et de douleurs, et que seul le blues apaise.

« Tony – you’re a slick/sick motha-hubba

money in your ears

& your eyes are seeing halves – half

what the gold, so-called, is

worth »

Dans la déambulation du personnage urbain, mi-romantique, mi-vagabond, provocateur et libre, chaque scène dénote par petites touches impressionnistes l’absurdité de l’expérience quotidienne, la fragilité et donc l’indulgence avec laquelle nous devons nous traiter face à la panique existentielle.

« Ce petit coin de campagne en ville

n’a ralenti ni la ronde

ni les échanges.

S’il faut poignarder quelqu’un, ou le récompenser

c’est toujours là que ça se passe – dans une

de ces ruelles fin de siècle ».

En toute fin de recueil le poème se fait alors conte ou mythe, les animaux parlent entre eux de Tony, le serpent dit à la grenouille qu’il n’aime pas Tony…

« Le serpent dit qu’il s’agit d’autre chose,

– d’une symbiose : Tony, c’est un symbole,

le sexe, pas l’amour… »

Hôtel Splendide est une ballade nocturne dans laquelle Tony noie sa solitude et son désespoir. Tony cherche un sens à sa vie, dans l’absurdité même du métier de son père.

De ce texte énigmatique en première lecture, il convient pour celui qui le lit dans la traduction de mentionner le rendu méticuleux avec lequel la traductrice Marilyne Bertoncini a su recomposer la musicalité du texte. Il n’est pas simple d’entrer dans une œuvre étrangère sans la trahir, il semble qu’ici le défi soit relevé, même si toujours on préférera l’œuvre originale parce qu’elle est au plus près du dire de son auteur, l’exercice ici me paraît avoir été doublement difficile.

Et ce n’est plus une lecture silencieuse mais une musique qui se doit d’être écoutée pour entendre toutes ces modulations, toutes ces variations musicales, les scansions instrumentales, dans le jeu des mots et de la musique. C’est sans doute pourquoi Barry Wallenstein est également un poète performeur (cf. son CD album Tonys’Blues ou Pandémonium).

Recours au poème, revue en ligne, de qualité, accueille depuis quelques années de nombreux poètes et contributeurs, passionnés de poésie sous l’égide de Matthieu Baumier et Gwen Garnier-Duguy.

Dans une optique généreuse et ambitieuse, Recours au poème se tourne depuis peu vers l’édition numérique et devient Recours au poème Editeurs, « une extension du domaine de la poésie » selon les mots de Matthieu Baumier, avec déjà de nombreuses publications dans les collections suivantes : Poètes des profondeurs, Contemporains, Ailleurs, Premiers poèmes… Enjeu significatif pour une poésie de plus en plus vivante, l’édition numérique demeure un support dynamique pour les poètes, pour déplacer les frontières de leur visibilité.

 

Marie-Josée Desvignes

 

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A propos de l'écrivain

Barry Wallenstein

 

Barry Wallenstein is the author of seven collections of poetry, the most recent being Drastic Dislocations : New and Selected Poems [New York Quarterly Books, 2012]. A special interest is his presentation of poetry readings in collaboration with jazz ; he has made seven recordings of his poetry with jazz, the most recent being Lucky These Days [Cadence Jazz Records, 2013 ; Barry is Emeritus Professor of Literature and Creative Writing at the City University of New York and an editor of the journal, American Book Review. Tony’s Blues gathers poems from various collections, centered on the same urban character.

 

Barry Wallenstein est l’auteur de sept recueils de poésie, dont le dernier, Drastic Dislocations : New and Selected Poems, a été publié en 2012 (New York Quarterly Books). Professeur émérite de littérature et d’écriture de fiction à la City University de New York, éditeur du journal American Book Review, il se consacre en particulier à la lecture de poèmes accompagnés de jazz : sept de ces poésies-jazz sont enregistrées – la plus récente est Lucky These Days (Cadence Jazz Records, 2013). Tony’s Blues regroupe des poèmes tirés de différents recueils, centrés autour du même personnage urbain.

La traductrice, Marilyne Bertoncini, née à Lille (Nord), partage sa vie entre Nice (Alpes Maritimes) et Parme, en Italie. Longtemps professeur de Français, a publié de nombreux articles sur l’enseignement de la littérature et de la poésie (Pratiques, Cahiers Pédagogiques, Recherches, Le Français dans le Monde, CRDP et IUFM de Lille…), invité dans ses classes auteurs et éditeurs (Barry Wallenstein, Michael Glück…), organisé des ateliers d’écriture et de calligraphie (travaux publiés dans Poetry in Performance, NYC), et monté des spectacles avec la classe de jazz du conservatoire et la mairie de Menton dans le cadre du Printemps des Poètes : Note Bleue (2007), et Je est un Autre (2008), accompagné par le musicien de jazz Serge Pesce. Titulaire, après des études en lettres, puis en philosophie des sciences et des techniques, d’un doctorat (La Ruse d’Isis, De la Femme dans l’Œuvre de Jean Giono) et d’une habilitation aux fonctions de maître de conférences, a participé à différents colloques (La Scuola in Europa, Fermo, Italie, 1995 ; Centenaire de Jean Giono, Aix-en-Provence, 1995), publié des essais sur Jean Giono, Paul Gadenne, Luigi Pirandello, Paul Segalen, Venus Khoury-Ghata… dans Les Cahiers Jean Giono, Littératures, la Revue des Sciences Humaine de l’Université de Lille-III (dont elle a été membre du comité de rédaction) et pour American Book Review. Un temps vice-présidente de l’association I Fioretti, chargée de la promotion des manifestations culturelles de la Résidence d’écrivains du Monastère de Saorge (Alpes-Maritimes), collabore régulièrement aux revues La Traductière et Recours au Poème et traduit de l’anglais de nombreux poètes (GB, Etats-Unis, Australie, Israël, Serbie, Chine…). A participé à l’Anthologie du Haïku en France, sous la direction de Jean Antonini (éditions Aleas), réalisé un livre d’artiste en collaboration avec la graveuse Dominique Crognier, et publié certains de ses propres textes dans Les Cahiers du Centre Froissart, la revue Nouveau Sud, La Traductière, la revue on-line Recours au Poème, ainsi qu’en Italien dans Il Giornale di Parma et en anglais dans la revue australienne Cordite.

 

A propos du rédacteur

Marie-Josée Desvignes

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Marie-Josée Desvignes

 

Vit aux portes du Lubéron, en Provence. Enseignante en Lettres modernes et formatrice ateliers d’écriture dans une autre vie, se consacre exclusivement à l’écriture. Auteur d’un essai sur l’enjeu des ateliers d’écriture dès l’école primaire, La littérature à la portée des enfants (L’Harmattan, 2001) d’un récit poétique Requiem (Cardère Editeur, 2013), publie régulièrement dans de très nombreuses revues et chronique les ouvrages en service de presse de nombreux éditeurs…

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