Tapapakitaques, La poésie île, Habib Tengour (par Didier Ayres)
Tapapakitaques, La poésie île, Habib Tengour, éd. APIC, Alger, 200 p., 2025, 17€
La poésie est affaire de temps. Et ce livre qui paraît chez l’éditeur algérien, APIC, en est la démonstration physique. Car la souche des poèmes se situe en 1965, or cette réédition de 2025 menée par Habib Tengour ne change pas l’ensemble des textes. Nous sommes témoins d’une espèce d’anamorphose de la durée qui nous donne à voir un poète jeune, dont le dynamisme n’a jamais faibli. La seule chose qui change, c’est l’époque de la lecture. L’on reçoit donc le poème en 2025 différemment qu’en 1965. Cela dit, je vais essayer quand même de donner mon sentiment actuel à propos de ce « nouveau » livre que laisse paraître Habib Tengour.
Tout d’abord, un aspect très net : c’est remuant. Cette littérature pleine de saillies, de petits accidents divers, ramène presque jusqu’à se clore la force du poète sur sa propre vitalité ; devenant un peu énigmatique, car nous donnant à découvrir une expression d’adolescent dans le bon sens du terme (ardeur, élan, vigueur, impulsivité, impétuosité). Oui, une espèce de connaissance de la violence, celle qui est amoureuse des périls. Ce qui frappe, c’est l’énergie, la vivacité, les chocs, l’altérité qui se nichent au milieu même du corps poétique.
Nous sommes un peu dans Le Paysan de Paris, même si la référence à Aragon vaut surtout pour l’aspect surréaliste des textes. Pour moi, du reste, il s’agirait plus de DADA que de textes nécessitant la bénédiction de Breton. Car cette quête esthétique cherche autant à détruire la langue petite-bourgeoise, qu’à mettre au jour un texte pour la première fois (Tapapakitaques étant le premier poème de Tengour). Style qui dénote d’un univers à part entière. C’est cette violence, cette irruption d’un poète au sein de la littérature, qui devient un acte premier, élaguant la langue, la truffant de grossièretés, davantage que répondant à un programme, comme par exemple chez Paul Éluard, même si ce dernier invente une expression intime. Il y a, en un sens, un travail d’obscurité au milieu de l’écrit. Peut-être cette forme aperçue l’est-elle à l’insu de l’écrivain, où le recours à l’insulte, au tumulte naturel d’un jeune homme, baigne dans une langue de vie - autant son jour que sa nuit ?
Je suis fils d’ouvrier et de paysanne analphabète un arabe paumé en exil
Rouge
J’en témoigne
Par nos pieds nus toute l’enfance
Les luttes de libération comme un verre d’eau
Ma femme
L’Orient est rouge
C’est une mise au point
Nonobstant l’on ressent un danger, une alerte, quelque chose de brutal qui s’oppose à la violence naturelle de toute vie physique en ce monde, et l’on ressent donc les secousses et les plaies encore vives de la guerre d’Algérie. Comment s’en départir ?
La grammaire textuelle de cette œuvre nous réduit à la pulsion, à ce qu’elle est parfois en propre, sexuelle ; pulsion d’une jeunesse qui émerge, qui tend son corps dans le tumulte de la Révolution de 1968 ; une jeunesse inaltérable, car le poème ici est inaltérable.
L’Exil est mon métier et il est dur d’en changer ma mère la vie n’est pas facile et on ne peut pas laisser tomber comme ça n’est-ce pas un coup de tête Pourtant Sapho m’a quitté je tourne Va demander Safia en mariage et réjouis-toi Fais venir les vieilles à l’enterrement je vais travailler tu auras de beaux petits-enfants
Je me sens un peu seul à qui le dire
J’ai évoqué Éluard et Aragon, mais je trouve aussi une ressource dans L’Homme approximatif de Tristan Tzara. La langue de Tengour est approximative dans la manière de ne pas se figer, d’écrire des noms grecs en majuscule, de n’obéir à aucune ponctuation, de foncer au milieu d’une écriture plus englobante qu’évasive dois-je dire. L’on y est spectateur d’un flux, d’un flot vital, d’un fleuve que l’on ne peut traverser deux fois sans changements - écriture élusive, nébuleuse et vivante. Nous ne sommes pas du tout dans une poésie convenue, digestive, douceâtre, mais pleine d’une hétérogénéité, d’une pluralité fougueuse et débridée, vivace. Peut-être sommes-nous aussi dans un impensé de l’identité, identité que l’on a vite comprise comme se tournant autour des rives de la Méditerranée - d’ailleurs, la Grèce, lieu focal ici, résume à la fois la distance (la Grèce antique) et un lieu sien, un symbole. L’adolescence du poète est écorchée, dissonante, sauvage (et à ce propos, j’évoque des titres de livres, par exemple Les Garçons sauvages). Il y a ULYSSE, SAPHO, dans TAPAPAKITAQUES.
La cause est prendre cause où
Le poète et la Révolution toujours
Aux dépens de la poésie le fer doit s’incliner
La lance
Fondre dans un haut fourneau
Sans participer aux frais tu crois
Tu es étudiant oui qui ne l’est pas aujourd’hui
Travailler longtemps il faut savoir aimer le théâtre au sacrifice
De soi
Didier Ayres
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