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Stupeur, Zeruya Shalev (par Mona) 1ère partie

Ecrit par Mona 13.03.24 dans La Une Livres, En Vitrine, Cette semaine, Les Livres, Critiques, Israël, Roman, Gallimard

Stupeur, Zeruya Shalev, Gallimard, juin 2023, trad. hébreu, Laurence Sendrowicz, 364 pages, 23,50 €

Ecrivain(s): Zeruya Shalev Edition: Gallimard

Stupeur, Zeruya Shalev (par Mona) 1ère partie

 

Stupeur, le titre du dernier roman de l’écrivaine israélienne Zeruya Shalev, publié quelques mois avant les attaques du 7 octobre, résonne involontairement avec l’actualité tragique. Son sixième livre traduit en français, l’un de ses plus denses, fruit d’un travail de six années, met en scène deux femmes de deux générations différentes, à l’idéologie et au caractère opposés, victimes de non-dits familiaux. Dans un précédent roman, Douleur, inspiré d’un attentat-suicide dont elle avait été victime à Jérusalem, l’auteure traitait déjà d’un passé douloureux venant hanter les protagonistes.

Atara, jeune femme moderne et sans tabous, se trouve frappée de stupeur quand sur son lit de mort, son père, Menahem dit Mano, l’appelle d’un prénom inconnu, Rachel, et lui fait une déclaration d’amour inspirée du Cantique des Cantiques.

En quête de cette mystérieuse femme, elle la retrouve âgée de 90 ans et perce un secret de famille : son père et elle s’étaient aimés au temps de l’héroïque lutte clandestine contre les Anglais alors qu’ils combattaient au sein du Lehi (« groupe de résistance sioniste extrémiste, qui s’est battu entre 1940 et 1948 pour libérer la Palestine du mandat britannique »), et son père l’avait abandonnée sans dire un mot après un mariage très bref. Rachel avait promis de garder secrète l’existence de ce premier amour : pourquoi Rachel a-t-elle été abandonnée ? Pourquoi Mano a-t-il nommé sa fille Atara ? Ainsi commence un énigmatique et troublant retour du refoulé.

Zeruya Shalev expose les blessures d’enfance qui laissent leur douloureuse empreinte (« les stigmates ont continué à vivre en toi, tels des organes dont tu n’aurais pas eu conscience »), et les cicatrices qui balafrent la terre d’Israël. Atara, la mal aimée du père, abandonnée par sa mère, vit à présent dans un quartier mixte de Haïfa où règne un certain idéal de coexistence pacifique entre Juifs et Arabes. Rachel, douloureusement confrontée à son amour de jeunesse et à ses idéaux déçus (« Ce n’était pas non plus ainsi qu’elle s’était représenté l’Etat qui naîtrait à la fin des combats, sur les cadavres de ses compagnons et les ruines de leur vision »), habite une colonie sur les hauteurs de Jérusalem, « territoire occupé… occupation cruelle et illégitime » (point de vue de gauche), ou « territoire enfin libéré » (point de vue de droite). Deux générations de femmes laïques se confrontent avec stupeur aux choix extrémistes de leurs fils ultra religieux, rappel qu’Israël s’est forgé dans un idéal séculariste. L’auteure réussit un émouvant récit intimiste, empreint de douleur et de culpabilité, et dessine en filigrane l’épopée d’un pays accouché dans la douleur, « comme si la frontière entre l’intime et le politique était très floue ». D’une profonde finesse, le roman met à nu des déchirures à la fois intimes et collectives et porte en lui une puissance archétypale.

Par une étonnante symétrie, une phrase identique (« Debout derrière la porte close, elle se tient immobile ») ouvre les deux premiers chapitres : deux femmes en quête de sens sur le seuil d’une porte, Rachel, venue s’enquérir auprès de sa belle-mère des nouvelles de son mari disparu brusquement et, en parallèle, soixante-dix ans plus tard, Atara, la fille de cet homme, interroge Rachel sur ce passé mystérieux. Cette alternance de points de vue entre une femme austère et une femme sensuelle structure tout le récit. La symbolique de la porte close fait écho à l’état d’enfermement des personnages : Atara a le cœur « barricadé », évocateur d’un « Israël, barricadé, qui se cache derrière des murs et des barbelés », un Israël qui n’a plus foi en sa légitimité. Rachel, fermée à toute tendresse maternelle, refusait même d’ouvrir à son petit enfant quand il martelait à la porte (« maman Rachel, ouvre-moi ! »). A son tour, l’enfant, devenu grand, ferme la porte à sa mère qui réitère le leitmotiv lancinant : « debout derrière la porte close je me suis tenue immobile ». Puis vers la fin, l’urgence d’ouvrir la porte frappe comme une évidence : « il faut qu’elle le voie au plus vite, qu’elle lui dise que sa porte lui est grande ouverte », et dans un heureux dénouement, les portes s’ouvrent, les âmes se déverrouillent.

 

Le processus d’une cure

D’âme, il est beaucoup question dans ce roman. Zeruya Shalev, qui confiait dans une interview avoir rêvé d’une carrière de psychologue, place la psyché des personnages au cœur de l’intrigue : A l’opposé de Rachel qui « ne comprenait rien aux mystères de l’âme », fascinée par « l’âme de fer et non de cire » des soldats hébreux, son fils orthodoxe, Amishaï, préconise de « laisser l’âme revenir là où elle a été arrachée », et affirme dans une proximité troublante avec la psychanalyse (malgré le refus de Freud d’en faire une science juive) : « Notre rabbi dit que le fait de raconter en soi est une grande chose, en particulier lorsqu’il s’agit d’un secret qui, pendant des années, a été enfoui, verrouillé à double tour, et que l’on ramène en ce bas monde par la parole ». C’est en analogie avec le processus d’une cure que se construit l’histoire, à partir d’une « tentative de réparation (qui n’est) possible qu’en revenant au point de dysfonctionnement ». Atara constate que tout paraît « sibyllin et dénué de sens à moins que quelqu’un y trouve une signification le jour venu ». Architecte du patrimoine, la jeune femme (les cris des corbeaux déforment son prénom par un petit jeu de mots lacanien : « Atara, ah-t’as raté Atara ah-t’as raté ») se livre avec la même intensité au « décapage de la façade des vieux immeubles afin d’en  révéler l’architecture originelle » qu’à la mise à nu de sa psyché : face à son traumatisme initial, elle sait que « tous les chemins mènent à la même blessure », s’interroge sur le rôle de l’inconscient (« comme sa propre mère, elle non plus ne pouvait se comporter autrement »), questionne ses pulsions (« elle se demandait si ce qui paraissait lui avoir été imposé par les circonstances extérieures ne lui était pas, en fait, dicté par quelque besoin intrinsèque… Y avait-il une part de pulsion intérieure ? »), éprouve le manque (« une béance en elle qui était là depuis toujours »). A l’instar de chaque personnage, Atara se trouve confrontée à l’épreuve du deuil, surmonte l’angoisse de castration (« il y a toujours un truc qui manque, c’est ce qu’on nous enseigne à l’école de la vie… et peut-être ce manque est-il l’unique pilier sur lequel se construit le monde »), renonce à un idéal impossible (« Atara craint que ce qu’elle cherche n’existe pas, sa vie c’était le seul chemin possible »), et à la toute-puissance (« rien ne dépend plus d’elle, n’a peut-être jamais dépendu d’elle »).

 

Mythes et destins

Riche de multiples citations de la Mishna*, de références à des épisodes bibliques et à des contes rabbiniques, le roman fait la part belle au symbolique et prend une dimension mythique (« maintenant elle comprend que le sujet est cette mère mythique qui sort de sa tombe et se dirige vers le Jourdain pour pleurer ses fils »). Toute la démarche de l’écrivaine semble contenue dans la remarque d’apparence anodine adressée à Atara : « C’est la mythologie qui vous intéresse ». Composé de dix-huit chapitres aux titres d’autant plus percutants qu’ils sont précis et intemporels, le roman se lit comme une allégorie : « il y a des vérités cachées dans ces histoires, elles ne sont pas à prendre au 1er degré ». La prescription mythique de restituer l’objet perdu (« rendre un objet perdu, le plus ancien des commandements positifs ») sert d’élément déclencheur (Mano a voulu rendre une lettre à sa destinataire, cause de la tragédie initiale) et d’épilogue au récit (Atara répète à Rachel les dernières paroles d’amour de son père et rend ainsi à celle-ci ce qui lui était destiné). La restitution d’un objet perdu engendre autant la malédiction (Mano abandonne Rachel et maltraite sa fille) que la bénédiction (Atara se réapproprie son histoire et le fils de Rachel retrouve sa filiation avec le judaïsme quand il découvre les histoires du rabbin de Braslav), deux notions présentes dans leur perpétuelle confusion (« elle ne sait plus si ce serait une bénédiction ou une malédiction ») à l’image de l’ambivalence du roman.

Derrière l’allégorie de la perte se profile le drame d’un idéal tombé en déshérence. La petite histoire des déceptions personnelles rejoint la Grande Histoire d’une nation mythique aux espoirs déçus (« la question n’était pas seulement leur naufrage personnel, leur amour, mais aussi l’idéal pour lequel ils avaient combattu »). Zeruya Shalev offre un portrait allégorique d’Israël avec ses glorieux mythes fondateurs (« tous ceux qui avaient courageusement écrit de leur sang ce chapitre héroïque de la lutte pour la création de leur état »), ses illusions perdues (« avec les Arabes, on pourra vivre en paix »), l’influence grandissante de la religion qui met à mal la vision laïque du vivre-ensemble (Atara a pour meilleure amie, « chère Ranya », sa voisine arabe, démenti aux accusations d’apartheid). Prémonitoire des pogroms du 7 octobre, le roman peint le destin tragique d’un pays voué à la peur : « Je n’arriverai jamais à vendre mes appartements sans la construction d’une pièce sécurisée. A la prochaine guerre, ce sera une question de vie ou de mort… à quoi bon préserver le patrimoine d’un pays qui n’a aucune chance d’exister dans deux ou trois générations ? ». On entend toute la détresse juive.

L’idée de conservation et de transmission obsède les personnages du roman qui devient aussi allégorie de la mémoire, à mi-chemin entre mémoire intime (« je dois comprendre ce que papa a essayé de me transmettre ») et mémoire collective : Rachel entretient le souvenir de la fondation d’Israël (« sorte d’émissaire de la mémoire »), tandis que son orthodoxe de fils se charge de garder vive la mémoire du judaïsme. Mais là aussi Zeruya Shalev cultive l’ambivalence : les souvenirs, tantôt devoir sacré, tantôt « parasites suceurs » engendrent la malédiction ou la bénédiction.


A suivre …

 

Mona

 

* « Partie du Talmud, recueil qui rassemble toutes les lois orales accompagnées de commentaires rabbiniques ».



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A propos de l'écrivain

Zeruya Shalev

 

Zeruya Shalev est un écrivain incontournable de la scène littéraire israélienne. Née en 1959 dans un kibboutz en Galilée, elle a fait des études bibliques. Ses livres, traduits en 25 langues, sont de best-sellers dans de nombreux pays. Vie amoureuse (2000), Mari et femme (2002), Théra (2007) et Ce qui reste de nos vies (prix Femina étranger 2014) ont été publiés chez Gallimard.

 

A propos du rédacteur

Mona

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Mona Guyot (pseudonyme Mona) née à Paris, ancienne élève de l'Ecole du spectacle, ex-comédienne du théâtre Roland Pilain,

Liseuse à voix haute au sein de l'association des Mots Parleurs  (participation à des lectures poétiques en milieu associatif et Festivals : Mots Dits Mots Lus, Mots à croquer...) et enseignante.