Soudain un bloc d’abîme, Sade, Annie Le Brun (par Patrick Abraham)
Soudain un bloc d’abîme, Sade, Annie Le Brun, Gallimard, coll. « Folio essais » (réédition), 2014, 352 pages, 10 euros
Edition: Folio (Gallimard)
Soudain un bloc d’abîme, Sade est un livre magnifique. Et un livre déjà scandaleux à sa parution en 1985 puisque Annie Le Brun s’y propose non d’édulcorer Sade en désamorçant sa force destructrice mais d’éclairer cette force avec le plus d’exactitude possible. On aura compris que quarante ans plus tard le scandale de Soudain un bloc d’abîme s’est intensifié.
Le premier soin de l’essayiste, qui fut avant tout poète, est d’arracher Sade aussi bien à une institutionnalisation en cours (travaux universitaires ; entrée dans la Bibliothèque de la Pléiade …) qu’à des commentateurs trop zélés qui tous ont cherché à le ramener à eux en le désincarnant par exemple pour l’enfermer dans une « théorie textuelle » (on pensera à Blanchot et Barthes), alors que chez aucun autre auteur majeur peut-être vie et écriture, corps et pensée n’ont été aussi intimement liés, ou en masquant son athéisme radical et ses conséquences (on pensera à Bataille et Klossowski).
Son second dessein est de nous confronter à ce que l’univers de Sade met à nu, en rupture éclatante avec les idéologies positives (religieuses comme libertines et matérialistes) de son époque — c’est-à-dire à ce « mal », cette négativité que nous abritons et que nous tentons de liquider ou, à défaut, d’isoler dans une croyance, une philosophie, un système politique ou un conformisme moral afin de nous en croire indemnes.
On l’a noté : les romans sadiens regorgent d’atrocités. Néanmoins leur lecture, ô combien déstabilisante, allège et rend allègre. Le style du divin marquis, avec son rire ravageur si perceptible dans sa correspondance dont Le Brun cite de nombreux extraits, y contribue pour beaucoup, mais il faut aller plus loin : car Sade, anti-rousseauiste, en renversant avant Nietzsche toutes les idoles et en nous rappelant à quel point la « nature » est envers nous indifférente, sinon hostile, restitue à notre existence désencombrée sa grandeur et son insignifiance.
Si une œuvre permet par sa délicatesse de « bondir hors du rang des meurtriers », pour reprendre la formule de Kafka, c’est en effet, paradoxalement, celle du prisonnier de Vincennes et de l’interné de Charenton. Avis aux éducateurs !
Loin de vouloir construire une analyse féministe de Sade, Annie Le Brun, à rebours de l’air du temps, se plaît à contrer certaines interprétations de la doxa néo-féministe, qu’elle qualifierait d’hygiénistes et de punitives, visant à l’effacer sans vergogne à partir de réductions anachroniques et de mises en cage identitaires. Raison pour laquelle elle consacre ses plus belles pages à la libre et inadmissible Juliette qui, à l’inverse de sa sœur cadette Justine, persécutée puis foudroyée pour s’être laissé aveugler par les chimères de la vertu, illustre à ses yeux la conquête — jusque dans et par le crime comme ses équivalents masculins derrière les murs de leurs châteaux reculés — d’une souveraineté sans concession.
La voix d’Annie Le Brun, morte en juillet 2024 à quatre-vingt-un ans après être restée fidèle jusqu’au bout à l’incandescence et à l’insoumission de sa période surréaliste, demeure-t-elle audible aujourd’hui ? J’en doute. On s’évertuera à ne voir en l’auteur des Cent vingt journées de Sodome qu’un détraqué, un délinquant sexuel, un pornographe ennuyeux, un accident inquiétant dans l’histoire de la littérature en somme. Par là même, on se refusera à regarder en face ce bloc d’abîme, cette nuit qui nous habite pour l’extirper de nous et lui assigner encore une fois une origine extérieure : le « mal », c’est toujours l’Autre — je veux dire les autres, avec leurs pratiques monstrueuses.
Nous pouvons dormir tranquilles : le monde continuera à s’écrouler, les villes à être ensevelies sous les bombes, les forêts à brûler et les tortionnaires à nous présenter, sur les écrans, leurs bons sourires de carnassiers.
Patrick Abraham
Pondichéry, Inde
Septembre 2026
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