Sollers, le musicien de la vie – Yannick Gomez (par Philippe Chauché)
Sollers, le musicien de la vie – Yannick Gomez – Préface de Rémi Soulié – Essai – Nouvelle Marge – 144 p. – 18 euros – 06/12/2025.
« Je savoure toujours, chez lui, la vitesse et la fulgurance d’exécution – y compris avec une joie mauvaise, je le reconnais, parce qu’elle a le mérite d’égarer puis de perdre les demi-habiles qui, faute de reconnaître la virtuosité, soupçonnent l’imposture. Oui, Sollers est rapide, en immobile voyageur du temps. »
Rémi Soulié – Notes sur un inconnu – Préface
« Lorsque Sollers écrit sur Haydn, sur Mozart, il nous éclaire pour beaucoup sur sa propre conception de la littérature, et par là, en s’appuyant sur la musique, nous dévoile la valeur qu’il lui confère. Celle d’un trace, d’un héritage, d’une signature sonore voulue et espérée comme authentique et irréfragable. »
Yannick Gomez – Sollers, le musicien de la vie
« Je ne cherche pas l’espace-temps, c’est lui qui me trouve. Il me fait voir, pour la première fois, un objet que j’ai habituellement sous les yeux, ce stylo par exemple. J’ai entendu mille fois cet air, mais c’est maintenant qu’il me parle. Ce loquet de porte, que je touche dix fois par jour, se met à vibrer dans sa faïence. »
Philippe Sollers – Légende (1)
Le corps de Philippe Sollers repose en silence, donc en musique, dans le petit cimetière d’Ars-en-Ré, avec sur sa tombe cette inscription : « La rose de la raison dans la croix du présent », une épitaphe, introduisant non seulement l’intérêt jamais masqué qu’il portait à l’Illuminisme européen et à Louis-Claude de Saint-Martin, dit « le Philosophe Inconnu » (2), que Rémi Soulié met lumineusement en avant dans sa Préface, mais aussi un nom qui pourrait être donné à une passion musicale, qui ne cessera de l’habiter tout au long de vie, et même au-delà, naturellement pour la rose en ce jardin – De mémoire de rose terrestre, on n’a vu ressusciter qu’un seul jardinier, celui que Marie-Madeleine a vu près du tombeau vide sans le reconnaître. - (3), et une inspiration christique pour la croix, qui ne se porte pas en souffrance, mais en espérance. Avec Sollers, Bach, Haydn et Mozart ne sont jamais très éloignés. C’est cet espace-temps, qui est mis en à l’œuvre dans ce livre, en musique et en littérature, l’une accompagne l’autre, l’autre s’y nourrit. Yannick Gomez qui a lu et bien lu Philippe Sollers, nous fait relire les livres du bordelais intrépide, et voir les traces, les incises, l’héritage, les inspirations musicales qui occupent ses romans et ses essais depuis le début, depuis ses premiers accords littéraires. L’auteur avance à raison que nombre des romans de Sollers sont des variations, certes hommage aux Variations Goldberg de Bach, qu’il tenait en admiration absolu, les thèmes reviennent, dans une boucle éternelle, comme d’ailleurs certains personnages, certaines situations, ils se développent, se répondent, s’éloignent, reviennent avec encore plus de présence. On peut le vérifier en lisant Drame – où une polyphonie de rêves et de situations s’apparente à un duo -, Paradis, Beauté, ou encore Casanova l’admirable, même si la structure se transforme, comme des notes et des accords sur une partition, que ça soit dans les romans classiques de Sollers, ou dans ses aventures stylistiques, il porte toujours la même attention à la mélodie de la phrase, à ses richesses, à ses surprises, ses éblouissements, au miracle des contre-chants, en un mot au style, et il a aimé répéter à qui voulait bien l’écouter, qu’il travaillait à l’oreille. Ce livre généreux le prouve, s’il le fallait. C’était un écrivain à l’oreille romanesque absolue, et cela saute aux yeux dans ses romans, mais aussi dans son éternelle et multiple Guerre du goût, cette encyclopédie du temps retrouvé.
« Les plis de ses écrits de ses quarante premières années se déplient dans ces brefs romans de maturité, de vieillesse enfantine. Sous cette lumière diffuse, à l’horizon blanc et brillant, le lecteur savoure d’année en année une sorte de passacaille éternelle, une suite française échelonnée en autant d’épisodes que constituent ces romans. »
Yannick Gomez – Sollers, le musicien de la vie
« J’ai de nouveau 13 ans, je vois le magasin de Bordeaux où j’allais acheter ces trésors. Mon Dieu, voici Louis Armstrong dans Basin Street Blues ou Tiger Rag. Il est passé un jour dans ma ville, j’étais au troisième rang, je pouvais voir son mouchoir blanc tâché de sang quand il se tapotait les lèvres. Sa foi est évidente, et il m’a converti. À quoi ? À la vie. »
Philippe Sollers – L’École du mystère
Qui mieux qu’un musicien pour saisir toute la subtilité, la finesse, la profondeur, l’étendue musicale qui est à l’œuvre dans les livres de Philippe Sollers ? Yannick Gomez répond avec talent à cette question. Il sait de quoi il parle quand il écrit sur Sollers, il sait ce qu’il lit, et donc ce qu’il entend, et ce qu’écoute Sollers. Philippe Sollers se rêvait pianiste, il a trouvé là un interprète à sa hauteur, un pianiste qui a l’oreille absolue d’un lecteur. Sollers, le musicien de la vie est un essai dont nous saisissons à chaque page la fibre littéraire. Sollers et la musique, c’est aussi Sollers et les femmes – Une des clés de cette musique est la tendresse et son intimité. (4) -, les mouettes qui l’accompagnent sur son île de Ré, Sollers et Céline, d’une musique l’autre, Sollers et Glenn Gould, Sollers et Bach, Sollers et Mozart, mystérieux et enchanté, ce livre se glisse avec délectation dans l’univers du bordelais chantant. Yannick Gomez fait à nouveau vivre et revivre Philippe Sollers, avec grâce et style, on ne saurait trop l’en remercier. Le corps de Philippe Sollers repose en musique, dans le petit cimetière d’Ars-en-Ré !
Philippe Chauché
(1) Gallimard - 2021
(2) Désir – Gallimard – 2020
(3) Fleurs – Hermann Littérature – 2006
(4) Portraits de femmes – Flammarion - 2013
Yannick Gomez est l’auteur de l’essai D’un musicien l’autre, de Céline à Beethoven (La Nouvelle Librairie).
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