Seule la mer s’en souviendra, Isabelle Autissier (Par Sandrine-Jeanne Ferron)
Seule la mer s’en souviendra/Isabelle Autissier/Livre de Poche
1968. Le Golden Globe Challenge est le défi organisé par le journal le Sunday Times. Une idée de Sir Francis Chichester, un aviateur et un navigateur britannique, né soixante-sept ans plus tôt. Première course à la voile en solitaire et sans escale, au sextant et à la boussole, Robin Knox-Johnston remporte le trophée. Le premier homme à accomplir le tour du monde, le seul des neuf participants à terminer la course en trois-cent-treize jours. Les huit autres concurrents abandonnèrent la course, le monde, la vie.
Donald Crowhurst a trente-cinq ans en 1968. Il est un entrepreneur dynamique et un navigateur passionné, ces adjectifs suffisent-ils, cette course est l’occasion de sauver son entreprise de la faillite et de prouver au monde l’ingéniosité des équipements de navigation qu’il conçoit et commercialise. Il fait construire un trimaran, modèle peu utilisé en course, trop lent et impossible à redresser s’il chavire. Peu importe, il a le concept, l’expérience pas tellement, l’innovation qui fera la différence. Une famille, des amis, des partenaires. Mais il manque de temps, il faut partir le 31 octobre 1968 pour ne pas être disqualifié, tant pis pour ce qui ne sera pas embarqué, il terminera les branchements pendant la course. L’installation. Il faut d’abord y croire.
Le premier roman d’Isabelle Autissier, Seule la mer s’en souviendra, est l’adaptation littéraire de cette histoire vraie. Ce qui est réel, ce qui est recomposé à partir des dates et des évènements consignés dans des petits carnets, les grands faits des existences pour prouver qu’ils sont vrais. Gravées, comme autant de pierres tombales sur lesquelles ceux qui ne sont pas morts viennent se recueillir.
Sommes-nous bien sûrs de qui nous sommes ?
Lire entre les mots ce que la mort laisse, entrer dans les vides, ramasser les traces, Isabelle Autissier s’est inspirée de l’affaire Crowhurst. Elle a convoqué sa propre expérience de navigatrice pour reformer les images, les agencer. Peter March n’est pas Donald Crowhurst. La course a le même règlement. Peter s’inscrit. Expérimenter ses recherches, relancer son entreprise, la faire connaître, démonter le quotidien, enfreindre ou démanteler les formules toutes faites pour voir ce qu’il y a derrière. Les yeux de la mer. Toutes les raisons véritables ou sensées qui poussent un être à vouloir être davantage. Le livre est l’alternance d’un des journaux de bord de Peter, lequel, et le journal intime de sa fille Éva à l’époque des faits. Entre, c’est la voix d’Éva, quinze années après. Les changements de ton sont aussi abrupts qu’une saute de vent. Dix chapitres pour Peter, douze pour Éva. Douze, c’est à peu près la durée d’une marée, divisée en douze parts par les marins pour en calculer la hauteur. La hauteur du livre. Sur l’échelle de Beaufort qui estime la force du vent sans instrument, juste en observant l’état de la mer, dix c’est la tempête, douze c’est l’ouragan. Peter croit au pouvoir des chiffres. Sailahead mesurera treize mètres. Il faut au moins ça pour affronter les Mers du Sud. Le seul trimaran, un multicoque capable de se remettre à l’endroit. Huit mois pour être prêt, pas le premier à partir mais pour être le plus rapide. Le poids de la solidité contre la vitesse. Sailahead, c’est le nom de la société de Peter. C’est vivant une entreprise, ça respire une coque de bateau, les yeux au bord de l’océan, le pacte scellé avec chaque membre, avec chaque partie pour rester à la surface. Le 31 octobre 1969 est la date limite du départ.
Sailahead part le 31 octobre, il a avalé ce qu’il faut embarquer, pas tout à fait. L’eau, les vivres, les outils, les pièces de rechange, les carnets. Les heures, les repas, le sommeil. La survie sur la mer.
Il faut agir vite. Pour n’appartenir qu’à soi. Pouvoir manger, pouvoir dormir, pouvoir avancer vivant selon son désir, le bonheur serait donc de cette nature. Seul à naviguer sur le monde. Le principal enjeu sont les cargos. Ils rétrécissent ou sont immenses et en quelques secondes, ils sauvent ou brisent. Les veilles. Ce que le temps dissout en quelques heures. L’espace. Combien faut-il de jours pour personnifier les objets, dissocier le corps de l’esprit ou fusionner les deux, parler à un bateau, l’injurier ou l’implorer. L’écho de la solitude, c’est insupportable, le silence en tout point du monde. Être Inexistant.
Les règles qui régissent l’existence ne sont pas à découvrir, comme on retournerait des cartes au hasard sur une table, mais à créer. Au fur et à mesure que l’on avance dans cette vie, il faut s’inventer ses propres règles, être un humain libre, affranchi de la dictature de la société (…). Je suis dans les conditions où la réalité peut se plier à ma volonté puisque je suis seul. Je peux être ici ou là-bas, selon ce que je déclare. Quand je dors ou quand je veille, c’est comme si je décidais de ce qui est le jour ou la nuit.
L’histoire racontée et à quelle allure. La réalité relayée, oui mais laquelle, l’information oui mais laquelle, les infinies possibilités que la vie incarne et que les êtres matérialisent, c’est de cela dont il s’agit ici. Lequel des journaux lisons-nous, celui de l’homme oui mais lequel, celui de la fille avant, après et les narrations qui se confondent maintenant que le vent est tombé. Les superficies se diluent. Éva laisse la fenêtre ouverte la nuit pour que l’air circule entre elle et son père parti trop vite, déjà trop loin. Elle est restée, bien sûr, elle n’a que quatorze ans, avec ses deux frères et sa mère. De la terre, ça donne de la perspective, de la matière, ça remet à l’endroit ce qui a basculé. Mais le degré de solitude reste le même. La circonférence du cercle autour d’une personne, c’est le temps qu’il faut pour constater sa disparition. Cinq, dix, vingt jours. Personne ne m’attend et je n’espère personne. Combien de jours survit-on à cela avec devant, et tout autour, le miroir immense qui réfléchit les hontes inavouables. Le vrai journal de bord, le faux journal de bord, Peter ment sur sa position. Le vrai, le faux et ce qui coule entre. Ce qui advient. Pour ne pas avouer les avaries, les manques, pour gagner quitte à tricher, pour prouver, pour convaincre, pour être dans les mémoires, lu dans les livres. Disparaître et passer de l’autre côté du monde, revenir, ça dépendra de la forme que prendra l’histoire.
Personne ne veut quitter la vie, c’est le monde auquel on veut se soustraire.
Isabelle Autissier a eu accès aux trois journaux de bord de Donald Crowhurst qui furent publiés la première fois en 1970. Le vrai où il consignait sa position, la météo et l’état catastrophique du trimaran. Le journal de l’enlisement. La perte de sens. Le déferlement. Le pic et le creux dans le cœur, la mort à cinquante pour cent tout au bout. Et le faux journal, celui destiné aux officiels, traquant sur les ondes les bulletins météo des positions où il était censé être. Les faux calculs pour être dans le vrai. La radio qu’il prétendait en panne pour ne pas devoir énoncer à voix haute la stratégie d’abord, le mensonge ensuite. Être localisé. Si Isabelle Autissier sait ce que signifie une circumnavigation, c’est assurément un tour fait au monde qu’elle choisit pour écrire, le roman pour manipuler le réel, ce n’est pas nouveau. L’intérêt est d’étendre le récit purement technique et d’embarquer le lecteur, cinq, dix, vingt ans après, peu importe le temps que ça prend, là où précisément peu se risquent car c’est la mort physique ou mentale ou les deux à cinquante pour cent au bout du parcours. Éprouver les vagues émotionnelles, oui la peur qui vrille les entrailles, les états par lesquels l’âme humaine tremble, le corps trépasse ou survit et les milliards de façons de lire une réalité. L’histoire de soi racontée aux autres, racontée à soi, le mental seul ou confronté au monde, les stratégies pour œuvrer, les outils pour avancer, les moyens pour créer, Isabelle Autissier préfère au lyrisme littéraire une langue qui part du larynx.
Le langage courant pour aplanir les images. Ça vibre jusqu’au sacrum, la coque centrale où la vie se maintient au sol, l’exacte clé de voûte de la stabilité. Ça tient. Devant le miroir, dans le miroir, entre c’est le point de rupture. Le sabotage personnel, la dérive mentale puis le naufrage psychologique. Couper les cordages qui hissent les voiles, les bouts qui modifient leurs angles, les dérives, les câbles qui tiennent encore le mât, les filets entre les flotteurs et la coque, toutes les lignes qui maintiennent les mots en vie en entaillant la peau des mains. Les yeux dans le crâne. C’est l’œil de Caïn en mer, la honte dont seule la mer se souviendra. Derrière les yeux de la mer, c’est la fille qui exhume les dernières volontés, la mémoire ou l’héritage de son père au moment de devenir mère. Éva ne craint pas les murs.
Les autres nous préservent de nous-mêmes. Et ainsi de suite. Faire coïncider nos réalités respectives pour ne pas devenir fous, les associer les unes aux autres pour tenter d’approcher de qui est véritable, trois-cent-quatre pages pour croire ou créer son propre itinéraire en se préservant également des autres. L’histoire que nous nous racontons, le sens pour continuer, la conscience selon laquelle le meilleur naît à l’intérieur de nous ou le pire, les croyances comme une lecture du monde, oui c’est bateau de réécrire tout ça, c’est déjà dans les livres et désormais dans les guides de vie et autres modes d’emploi pour remonter les pièces détachées. Des notices qui prennent des nuits entières à être comprises, alors on fait sans ou on fait avec pour se l’ancrer dans le corps. Alors que faire, privilégier ce qui est vrai, ce qui est faux, ou ce qui a du sens, l’inédit et le mérite d’isabelle Autissier est d’avoir rendu fictif ce qui était réel. Et vice versa. Pendant trois-cent quatre pages, de l’avoir remis sur terre, depuis la mer, le point exact et la distance à partir de laquelle un récit est cohérent.
Si tu lis Seule la mer s’en souviendra au format Livre de Poche, imprimé en octobre 2025, ce sont deux-cent-soixante-dix-neuf pages, qui sait si cela ne modifie pas l’angle, à toi de nous dire !
Sandrine-Jeanne Ferron
L’étrange voyage de Donald Crowhurst, Nicholas Tomalin et Ron Hall, 1971, aux éditions Stock, traduction française de Jacques Mordal.
Isabelle Autissier est née à Paris le 18 octobre 1956. En 1978, elle est diplômée de l’École nationale supérieure agronomique de Rennes. De 1980 à 1984, elle mène des activités de recherche pour CORPECUM et l’IFREMER. Elle enseigne ensuite six années à l’École maritime et aquacole de La Rochelle où elle construira son premier bateau, Parole et où elle habite toujours. Skipper et navigatrice confirmée, elle a participé à quatre tours du monde à la voile et a passé de nombreuses fois le cap Horn. Elle est la première femme à avoir accompli un tour du monde en solitaire, lors d’une compétition en 1991. Présidente d’honneur du WWF-France depuis 2009, elle a écrit plusieurs récits, essais, contes, romans, Seule la mer s’en souviendra est son premier roman, paru en 2009 (Prix Amerigo-Vespucci 2009, prix Livre et mer 2010 et Prix Marine 2010).
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