Selon toi, Marielle Hubert (par Gilles Cervera)
Selon toi, Marielle Hubert, POL, 183 pp, 20€
Poste restante
Un livre de plus sur notre rayon Duras dans notre bibliothèque qui est tellement long et fourni, cette planche blanche et ses branches qui montent, Manceaux, Laure Adler, Robert Antelme en premier, Juan Goytisolo, cette confrérie des mots, du sens, sans laisser en bout de ligne Yann Andréa tout seul.
Le jeune frère qui hante Selon toi de Marielle Hubert.
Peu voire pas nommé. Deviné. Comme l’ombre de Duras dans le bel entretien filmé où Swann Arlaud joue Yann, Manceaux est Emmanuelle Devos, cf l’excellent Vous ne désirez que moi de Claire Simon.
Nous nous égarons. Duras égare.
Si loin de l’écrivaine et metteure en scène Pascale Lemée.
Qui s’en souvient ? Qui la retrouve ? Qui nous la montre ici, en creux, présente, oppressante, qui, sinon sa fiancée éternelle, son amoureuse ?
Amour au sens plein d’une fille de douze ans face à Pascale Lemée, à l’Espace Gérard Philippe de Sartrouville.
Le lieu des débuts, des apprentissages, le lieu où une metteure en scène crée, accouche, ouvre à la vie des projos et des double saltos les enfants du quartier le samedi après-midi dont une future metteure en scène, une bientôt écrivaine : Marielle Hubert.
Dit-on tomber en pâmoison ?
Le livre est cette pâmoison.
Le dit-on d’un livre, oui, s’il est publié chez POL, troisième titre de l’auteure après Ceux du noir en 2022 et Il ne faut rien dire en 2024.
Bonjour,
Je m’appelle Marielle Hubert et j’ai appris récemment et tardivement le décès de Pascale Lemée, à l’hôpital Sainte-Xxx, le 1er juillet 2021.
L’auteure écrit poste restante un livre d’amour à celle qui est morte. Première et non moins lacanienne déclaration.
L’auteure est tellement chargée de Pascale Lemée, celle qui l’a rudoyée, peu regardée, laissée tomber au sol avant que cela s’inverse, à 16 ans. Murielle part, s’éloigne, tranche, coupe, n’oublie rien, emporte toute Pascale Lemée dans ses mots, ses gestes, sa continuité.
D’où le livre.
Suite du mail :
Je ne connais pas sa famille, je ne sais pas où elle est enterrée (si elle l’a été), je me tourne vers vous à tout hasard dans une optique de deuil (pour moi) et d’hommage.
Un livre de deuil et d’hommage pour Pascale, la disparue dans les brumes et les alcools, les rimbalderies cruelles et la sororité.
Yann Lemée est son frère. Yann que Duras rebaptise Andréa, le nom de leur mère.
Yann, le suicidé vivant, et d’amour comme on le sait, et pour Duras comme il se doit. La redevable Duras. La redevable Pascale et cette dette donc, de Marielle à Pascale.
Où meurt-elle ?
De quoi ? De qui ? De quels mots dans quels pays sans dictionnaire ? Où ? Il n’y aura dans le livre aucune réponse, seulement une quête.
Pas une enquête, une quête. On le fait à la fin des offices, on tend un panier et Marielle Hubert y pose, remboursant mot pour mot, des mots.
C’est la pauvre pièce-courroie qui lie les mois où tu étais déjà morte et mon ignorance. Les gens ne sont morts que parce qu’on le sait, aussi, je peux dire que tu as survécu un peu, un sursis de huit mois où je t’aimais vivante, ne sachant pas que je me trompais.
Google est un personnage à part entière du livre. Entrée d’un personnage fracassant, Google, inutile au final. Ce n’est pas ce qu’il livre qui fait le livre.
La lettre à Pascale est écrite à l’encre empathique, à cette bretonne des rives et des vagues, cette dure à cuire, une dure douce à dire. La lettre de Marielle est durassienne et d’amour, dans l’insensé, dans le sensible de l’insensé : Je renonce au commerce des autres pour une vie de mot des autres, il n’y a jamais eu de retour à ce jour-là.
C’est cela que je suis venue te dire, mon amour, ma morte : si je n’ai pas assisté à ta mort, tu as assisté à la mort de la vie ordinaire en moi, à quelques sièges derrière ton large dos, tu l’as su.
L’une a initié l’autre.
L’une est le maître sans qu’elle en ait sans doute la conscience et l’autre l’éternelle apprentie : Je trébuche constamment, je me cogne à tout, aux murs, aux meubles, aux gens, au point qu’on se demande si je n’ai pas besoin de lunettes mais c’est normal, c’est parce que ça balbutie à l’intérieur, je reconnais ce que tu nous as appris et qu’ils ignorent.
Les vies et les morts sont ici le plus souvent symboliques et nombreuses, sur scène, du théâtre évidemment. De Claudel à Shakespeare, de Koltès à Beckett, toutes ces morts par milliers sous les arbres secs des décors ou les lustres qui descendent ou remontent des cintres. Le théâtre est leurs vies.
« Tu écoutes Marielle ? » Oui évidemment que je t’écoute, je te mange, je t’avale. « Marielle, tu vas jouer un monologue de Quai Ouest de Koltès, celui de Claire s’adressant à Charles, son frère. Un temps. Et puis tu dis : « Un très grand frère. » J’aurais dû comprendre, là, que tu me faisais un aveu.
Marielle, à peine douze ans. Elle peut tout entendre, elle ne peut pas tout comprendre.
Une vie pour ça. Trois livres pour ça. Des beaux et vivants ouvrages qui s’écrivent de sous la chair, montent en fleur de peau, frissonnent, dérèglent, jouissent et se rétractent, on comprend trop tard, on écrit trop souvent après coup. Écriture nette pour prolonger le flou.
Suivent une enfance, une adolescence, suit un samedi par semaine une vie agrandie, par Pascale Lemée et tout ce que Marielle sur ses livres et sur son corps projette, de ses livres et de son corps apprend, écoute, extrapole, divise, surmultiplie, amplifie, transfère.
Après la représentation, nous devons consentir aux vacances, soit trois samedis sans toi. Jamais je n’y arriverai…/… Tu avais raison, si on ne joue pas, on n’y voit rien, si on ne joue pas, il n’y a rien. Le plus fou est que ça fonctionne toujours aujourd’hui, je peux te ramener de la mort en jouant Claire.
Pas de vacances qui tiennent. Invention de 36, pire des châtiments pour ceux qui n’arrêtent pas de vivre, qui sont dans les mots, les jours de mots, les minutes et les quarts de secondes de mots, les nuits et les nuages de mots, alors, pour ceux-là, ces jeunes enfants ou ces vieux enfants, les vacances sont bel et bien un artefact, pire, un enfer. S’arrêter c’est être aux arrêts. S’arrêter serait désoublier Pascale Lemée alors que Marielle Hubert s’en approche au sens corporel du terme.
Elle est vivante.
Miracle d’écriture, assomption d’écrivaine. Pascale Lemée devient plus éternelle. Tant qu’il y aura des lecteurs, côté cour ou jardin, des acteurs et nous devant.
Gilles Cervera
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