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Selfie lent, Armand Dupuy (par Didier Ayres)

Ecrit par Didier Ayres le 12.04.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Selfie lent, Armand Dupuy, Les éditions Faï fioc, janvier 2021, 112 pages, 13 €

Selfie lent, Armand Dupuy (par Didier Ayres)

 

Construire le texte

Comme souvent, j’ai pris un délai entre la rédaction de ces lignes et ma lecture du dernier livre d’Armand Dupuy. De fait, je crois pouvoir redonner une impression définitive de ce travail. Par exemple en disant que ce « journal-poème » qui se présente d’un seul tenant typographique (j’y reviendrai), m’a semblé l’objet d’un grand, long et méticuleux labeur de réécriture, afin de ne pas laisser sans soins la moindre épithète ni la plus petite ponctuation. J’ai au reste, imaginé des titres à cette chronique, que je recopie de mes notes : écrire le peu – retirer – ne pas dire trop – évider le temps réel – vers le verbe – vers une faim… Ainsi, cette pause entre ces deux activités de lire et d’écrire, procède en un sens de la manière qui semble avoir été un souci important, c’est-à-dire, aller à l’essentiel.

« quinze juillet, quinze heures treize, vert plan, gazon, je toise, cherche une rampe de lancement, dans le vert ma pensée s’escalade, se complexifie, se lève dans les formes, l’amorce de quelque chose, conscience soudaine du corps augmenté d’un stylo, je marche ma page musculaire, terrain sanguin, l’espace où se touchent les yeux, la tête, le cycle odorant des parures de draps, le passage continu des voitures, l’accélération des couleurs dans la pente aggravée de soi-même refaisant la pente et le mélange des couleurs au rebond ».

C’est donc la partie manquante qui occupe l’écrivain, bien souvent. Ce qui disparaît depuis le manuscrit reste, quoi qu’on en dise, ce qui accompagne tout auteur. Cette retenue ici (que j’attribue aux travaux de relecture avançant vers le livre) revient à piétiner, à remettre sans cesse l’œuvre sur le métier comme le préconise Boileau. Est-ce par conséquent une espèce de sample, conduisant à l’épure en échantillonnant le meilleur pour le lecteur ? Toujours est-il que cette tentative qui informe l’écriture, telle que je la conçois comme liseur et comme écrivain, pourrait passer par une poétique de l’infime, d’un tremblement fin, d’un séjour dans la durée aussi (car le poème est pris entre des dates et des heures qui avancent inéluctablement). Cela permet de faire le dessin de l’artiste comme en une silhouette prise aux rets de ce journal étrange, envisager encore son dessein : décrire l’être dans une nudité formelle, allant dans le réel d’une vie agrandie par le poème, la notation (quotidienne ?) faisant état d’une réalité évitée, juste sujette à une sorte de coalescence littéraire.

« l’agencement de corps débités sur l’étal, collage hasardeux d’organes, de noms d’organes, de pièces rouges, de maigre et de gras, de jus (l’activité mentale narquoisement renommée métier de bouche ») […].

Ainsi, on pourrait brouter le poème comme on broute la peinture (conseil de Paul Klee au regardeur du tableau). Car cette nourriture terrestre (métaphore culinaire qui revient souvent dans l’écriture de ces jours que traverse Armand Dupuy) s’apparente à une dialectique entre le gras et le maigre, où la puissance de cet ascétisme scriptural gagne et autorise dès lors que le lecteur a comblé les manques. Et cet apparentement est bien celui de l’art visuel.

Une dernière chose importante qu’il serait bon de souligner, pour éclairer mon parcours dans ce poème présenté d’un bloc, c’est mon incertitude. Le poème est présenté comme en drapeau. Et c’est tardivement que j’ai compris comment A. Dupuy envisageait son livre : une suite de vers très équilibrés, à tel point qu’en lisant, on ne sait attribuer la graphie à une mise en page mécanique ou à la volonté délibérée de présenter un texte versifié (en quelque sorte). Ce qui importe pour finir, c’est que s’installe une tension, où l’on flotte, où l’on reste incertain quant à l’interprétation. L’on reconstruit ainsi un poème sans fioriture, sans adjectifs, juste cherchant l’auteur derrière ses journées et ses heures, auteur qui consigne (mais en sommes-nous assurés ?) au jour le jour, ce poème. Et la question qui sous-tend ce tressaillement, en revient à distinguer où se trouve le poète, son rapport au temps, ses obsessions, ses images, parfois une autre personne, une femme qui touche, jouxte cet univers. Oui, par coalescence.

Et pour conclure tout à fait, je reprendrai cette dernière idée, et de là, bien sûr, il apparaît que la construction de ce texte, dépend si je puis dire des techniques de l’œuvre cinématographique : plans larges, gros plans sur des objets par exemple, fondu enchaîné entre les jours qui passent, beaucoup de cut, montage. Écrire devient donc un état de l’être, la justification des temps de l’artiste, et peut-être une tension vers une sorte d’anorexie qui épargne tout baroque, qui va vers l’ôté, ne supportant pas de surcharge. Donc, l’on ne cesse d’apprendre grâce à la poésie, moyen d’acquérir nourriture spirituelle, un peu de beauté et un réel dont le livre devient le contour.

 

Didier Ayres


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A propos du rédacteur

Didier Ayres

 

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.